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Dominique COLONNA : «Il ne faut pas se faire d’illusions, l’argent sera toujours le plus fort»

Par Jacques Roux à Tunis

Africafoot.com : Vous ne dérogez pas à la tradition, Dominique, une fois de plus, vous êtes présent à la Coupe d’Afrique des Nations. Est-ce l’amoureux du football africain, l’amoureux de l’Afrique en elle-même, ou est-ce simplement le footballeur qui demeure en vous, malgré les années qui passent, que nous rencontrons ici aujourd’hui ?
Dominique Colonna : C’est d’abord un peu l’amour de l’Afrique et de son football, car j’en fus l’un des instigateurs en 1963. J’ai manqué peu de CAN, car à chaque fois que l’occasion m’était donnée, je faisais le voyage, pour baigner dans cette atmosphère de football que je trouve malgré tout un peu plus vivant que celui pratiqué en Europe qui est parfois ennuyeux à en mourir, je n’ai pas peur de le dire. J’y retrouve à chaque fois l’ambiance des stades, l’ambiance des matches et celle des amis.
Africafoot.com : Nous retrouvons ici une configuration un peu identique à celle du Mali, rappelez-vous, lorsque nous étions à Bamako. Vous aviez toujours apprécié ce football africain, mais vous déploriez son «flou artistique».
Dominique Colonna : Oui. Deux ans avant le Mali, nous avions assisté à une bonne Coupe d'Afrique des Nations à Ouagadougou (1998). J’ai été un peu échaudé au Mali, qui n’a pas produit une très grande CAN. Les matches étaient souvent nuls, dans tous les sens du terme. Avant, je partais avec Jean-Philippe Réthacker, que vous connaissiez et qui aimait beaucoup ce football aussi. Cette année, je suis un peu seul, mais j’ai rencontré des amis. Je suis venu ici en espérant retrouver un autre football que j’aime en Afrique, et je ne suis pas tellement déçu, après deux ou trois journées, puisque j’ai été agréablement surpris et impressionné par le jeu du Cameroun, du Sénégal et même du «modeste» Burkina Faso.
Africafoot.com : Quand on parle des plus grands, on voit le du Sénégal et le Cameroun. C’est ici comme un départ de Formule 1, avec les deux grosses écuries en pole position, et le reste qui suit, plus modestement. Après les résultats de cette première journée, quels sont pour vous ceux qui affichent réellement leurs ambitions ?
Dominique Colonna : D’abord le Cameroun, malgré ce match nul, car ils ont eu réellement des occasions. J’ai été impressionné par les résultats du Mali. Ils ont une équipe homogène, animée par une bonne ambiance, ce qui est très important. Les équipes qui gagnent dans ce genre de tournoi ont la partie plus facile, tandis que le Sénégal et même le Cameroun, même si le Cameroun m’inspire confiance, ils calculent beaucoup. Souvent, dans ces compétitions, le début conditionne la fin. Attendons la suite, tout ceux qui sont ici, attendent de voir du beau football comme le continent africain sait en produire.
Africafoot.com : En parlant du Cameroun, cette équipe que vous avez entraînée dans les années 60, vous les retrouvez aujourd’hui. Au Mali, ils portaient des maillots sans manches, ils arrivent aujourd’hui à Sousse avec une combinaison qui fait couler beaucoup d’encre. Qu’en pensez-vous ?
Dominique Colonna : Quand Monsieur Blatter déclare qu’il existe le règlement n°4 qui régit les équipements, je dirais plutôt à Monsieur Blatter de faire attention, parce que ce règlement date d’il y a un siècle, car le football a été crée avant 1900, il serait grand temps de faire un peu de ménage dans ce règlement. Le Cameroun a d’abord joué avec un maillot sans manches à Bamako, maintenant avec un body, ce qui lui est reproché. J’ai vu jouer le Cameroun, les joueurs étaient prêts et j’ai eu l’impression que le bas du body était tout de même assez flottant. Que reproche-t-on aux joueurs en général ? On leur demande de ne pas sortir les maillots des shorts, le body répond donc à cette demande. Le Cameroun a porté un maillot sans manches et on est incapable d’adapter les règlements. On voit maintenant, dans le monde entier, les joueurs retirer leur maillot quand ils marquent un but, croyez-vous que ce soit un spectacle ? Ils sont à l’heure actuelle incapables d’établir un règlement pour empêcher tout ça et contrecarrent paradoxalement les créations d’un équipementier qui, lui, essaye de rendre le football plus agréable et plus spectaculaire. Alors, soit on est hypocrite, soit on change cette fameuse loi n°4, et on instaure simplement une règle qui dit qu’une équipe doit se présenter sur le terrain dans une tenue décente, et non pas seulement comme en 1899 où il était dit qu’un joueur devait porter une culotte, des bas et un maillot.
Africafoot.com : Parlons de ce règlement. Une commission siège à la FIFA, mais comment cela se passe-t-il réellement ?
Dominique Colonna : Avant, l’International Board, à l’époque où le football anglais pensait dominer le monde, comportait huit britanniques, à présent, la moitié d’entre eux a été supprimée. Ils se réunissent deux fois par an, alors si vous leur posez une question demain, il faudra peut-être patienter six mois avant qu’ils ne l’étudient. Je n’ai jamais compris que la FIFA n’ait pas l’International Board sous la main et qu’ils ne lui soumettent pas leurs propositions. J’aimerais qu’ils exposent leurs souhaits à l’International Board. Dans l’état actuel des choses, ce problème ne sera jamais résolu. En tout cas, je n'ai pas trouvé qu'ils étaient ridicule dans la tenue qu'ils portaient.
Africafoot.com : Pouvons-nous nous faire une idée de ce qui va se passer ? A Sousse, les hymnes n’ont pas été joués pour certaines nations, comme pour le Cameroun par exemple. Pour vous, cela risque-t-il de déstabiliser cette équipe ? Faut-il aujourd’hui bannir cette pratique ? Les hymnes nationaux ont-il leur raison d’être aujourd’hui ?
Dominique Colonna : Michel Platini dit que je suis un révolutionnaire, il est vrai que je suis anti-hymne. Je suis d’accord pour un hymne lorsque le président de la république de Tunisie assiste au match. En dehors de cela, il faut jouer l’hymne de la CAF, de la FIFA et bannir les deux hymnes nationaux des équipes respectives. Actuellement, avec toutes les tensions qui existent dans le monde, ce ne serait pas plus mal. Les Corses et les Algériens ont sifflé la Marseillaise, à Séoul les gens sifflaient quand Monsieur Blatter parlait ; quand il y a une minute de silence, personne ne la respecte. Trouvons donc un autre moyen. A Bamako, j’ai vu jouer six fois le Sénégal, je connaissais l’hymne du Sénégal par cœur, mais certains Maliens sifflaient cet hymne. Est-ce donc réellement une fête ou est-ce un début de guerre ? Je me suis attaqué aux dirigeants du football français, car j’étais moi-même président de club. J’ai dit que nos structures étaient vieilles et dépassées et que les dirigeants eux-mêmes étaient dépassés. J’ai eu un litige avec Monsieur Simonet qui pensait que j’en faisais une affaire personnelle, alors que ce n’était pas le cas. En tant que président de club, je voulais apporter quelques modifications à la Coupe de France, qui est une compétition qui s’adressait d’abord aux amateurs, alors qu’ils font tout pour que les amateurs n’y participent plus. Il faut être logique pour tout, et les hymnes dont nous parlions tout à l’heure, j’en prône la suppression totale. Le monde a changé, avec toutes les tensions qui existent dans le monde, il y aura toujours quelqu’un qui n’aura pas envie d’écouter l’hymne d’une nation ou de respecter une minute de silence.
Africafoot.com : Vous avez remis une distinction, qui porte le nom d’un ami qui était cher à votre cœur, qui avait fait sa dernière CAN à Bamako en 2002. Il s’agit de Jean-Philippe Réthacker. Avez-vous ressenti une émotion particulière avec l’Union des Footballeurs Africains le jour de la remise des prix.
Dominique Colonna : Ce n’est pas ma première compétition tout seul, il ne m’avait déjà pas accompagné à Séoul pour des raisons de santé. L’opération qu’il a subie n’a pas été concluante, et il est décédé. J’avais pris l’habitude de partir avec Jean-Philippe, même si nous n’étions pas toujours d’accord. Il me manque énormément, c’était un homme formidable, avec une plume exceptionnelle. Je pense que la famille du footbll devait lui rendre hommage et le fait que l'UAF ait fait ce geste me touche particulièrement, car son nom est gravé sur une distinction et c'est très bien comme cela.
Africafoot.com : L' Union des Footballeurs Africains a été créée et a eu l’approbation de la FIFA et de la CAF, par le biais des deux hommes qui dirigent ces instances, Monsieur Blatter et Monsieur Hayatou. Quelles sont les difficultés d’un footballeur aujourd’hui, et quelles difficultés peut avoir un ancien footballeur tel que vous qui est presque constamment en guerre avec les instances dirigeantes du football français ?
Dominique Colonna : J’ai créé une amicale qui est l’amicale de Suède 1958, parce qu’on ne se voyait pas souvent, et à présent on se voit un peu plus, à peu près trois fois dans l’année. Il ne faut pas se leurrer quand à l’avenir, car l’ancien footballeur n’est pas tellement considéré. Raymond Koppa a demandé au Président Jacques Chirac que nous soyons invités pour la finale de la Coupe du Monde, son bureau a certainement envoyé un courrier à la fédération, qui nous a donné le choix entre deux matches : un quart de finale et une demi-finale. Les places qui nous ont été données, nous les avons offertes à de jeunes garçons. Ces deux places étaient si mauvaises que nous en avons acheté deux autres et sommes allés voir le match. Malgré tout, j’ai constaté avec plaisir que les deux principales instances, la FIFA et la CAF ont prêté une oreille très attentive à mes demandes. L’Afrique est grande, et si vous souhaitez vous réunir en Afrique, vous aurez besoin d’argent et de vous faire aider par les personnes importantes. Il faudrait responsabiliser ces personnes pour qu’elles vous aident. Dans le football, il y a ceux qui gagnent de l’argent, et ceux qui en gagnent moins.
Africafoot.com : Il y a ici en Tunisie des grandes figures du football tunisien et mondial. Des garçons comme Tareg, Temime ou Atouga ne sont même pas invités à assister aux matches, pour faire partie de cette image positive que veut donner la Tunisie au football, eux qui organisent une CAN. N’est-ce pas désolant ?
Dominique Colonna : C’est d’autant plus désolant que ce n’est pas un phénomène nouveau. Mais c’est malheureusement comme ça, un grand footballeur ne fera pas forcément un bon dirigeant, mais je suis de ceux qui pensent qu’il faudrait avoir plus d’égard envers certaines choses. Il est certain que, contrairement à certains clubs qui donnent une entrée libre pour tous leurs matches aux anciens joueurs, quand il s’agit d’une inauguration ou d’une finale, il est certain qu’ils auront du mal à trouver une place. J’ai vu quelques rencontres où il n’y avait personne, ces garçons auraient dû avoir une entrée gratuite. Un peu de considération pour eux ne ferait de mal à personne, mais vous savez, le monde du football est ingrat et c'est dommage.
Africafoot.com : Du côté de l’Algérie, il y a eu une prise en main totale de la part du manager de l’équipe de la sélection nationale, qui a invité tous les présidents de fédérations dont les joueurs sont présents à la Coupe d’Afrique des Nations. Quand on entend quelqu’un comme Carlo Molinari dire qu’il est fier et content d’être ici, parce que son joueur a permis qu’il vienne. Cela ne résoudrait-il pas les litiges qui existent entre les dirigeants de clubs et les sélections nationales ?
Dominique Colonna : C’est un domaine vraiment très vaste. Actuellement, les positions de certaines équipes qui ne veulent plus laisser partir les joueurs sont difficiles, mais ils finiront par y arriver. Concernant les joueurs eux-mêmes, l’amour du maillot s’est dégradé, même dans l’équipe nationale. Avant c’était un honneur de défendre le maillot de l’équipe nationale, maintenant ça l’est un peu moins. Ils jouent dans des clubs qui les paient bien. Il ne faut pas se faire d’illusions, l’argent sera toujours le plus fort. La guerre n'est pas finie et vous verrez certainement que la pression sera encore plus forte du côté des clubs. Pour revenir au premier volet de votre question, car je me la réservais pour la fin, les joueurs ont toujours été les parents pauvres du football. Nous avons constaté et ce n'est plus un secret, que les footballeurs après leur activité sont oubliés et les gens tournent le regard vers d'autres stars nouvelles. Avec l'Union Africaine des Footballeur (U.A.F), nous espérons que les choses évolueront, mais ce sera dur. Je préfère être pessimiste, car j'en ai vu d'autres. Je dirai donc qu'il est important que la famille du football se resoude afin de permettre l'intégration des anciens footballeurs dans le milieu. Je reconnais aussi qu'un bon footballeur ne fera certainement pas un bon dirigeant, mais il est important de les impliquer dans la famille qu'ils ont servi. l'UAF a fait un grand pas avec la reconnaissance de la FIFA et de la CAF, c'est la première fois que les deux instances se retrouvent pour donner une légitimité à un nouvel organisme. Maintenant, nous allons attendre la suite...
Jacque Roux à Tunis

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