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Thomas NKONO : «J’ai servi le Cameroun, d’autres que moi peuvent continuer le travail..»

Par Marcel Amoko à Lyon

Africafoot.com : Nous sommes ici pour ce match de l’amitié en hommage à Marc-Vivien Foé. Vous n’étiez pas de la délégation au moment où le malheur est arrivé, mais vous avez vu comme tout le monde le drame en direct. Qu’est-ce que cela vous fait de vous retrouver ici, à cette occasion ?
Thomas Nkono : Cela me fait mal de revenir en ces lieux où Marco à laissé la vie, sachant qu’il n’est plus avec nous, alors qu’il devrait l’être encore. Si nous ne l’avions pas perdu, nous ne serions pas là aujourd’hui. Mais malheureusement, on ne sait jamais tout ce qui peut se passer dans la vie. Quand je vois tout ce monde du football qui a fait le déplacement de Lyon, je constate que Marco a laissé des traces en chacun de nous. C'était un garçon bien et un modèle pour beaucoup de jeunes footballeurs, nous avons perdu un grand homme. Il a marqué sa présence dans les coeurs et les esprits des gens, même ceux qui ne pratiquent pas ce sport. Il n'y a qu'à voir l'hommage que lui ont rendu ceux qui l'ont seulement vu à la télévision, c'est difficile pour tout le monde d'accepter ce qui s'est passé. Mais, c'est la vie, nous avons tous une mission sur terre, dès qu'elle est terminée, nous repartons d'où nous venons.
Africafoot.com : Lorsque vous dites qu’il aurait encore dû être avec vous, qu’entendez-vous par là ?
Thomas Nkono : Il était un cadre de cette équipe nationale, c’est pour ça qu’il aurait encore dû être parmi nous. Si c’était pour un match d’une compétition, dans un schéma classique, il serait là. Mais malheureusement, nous l’avons perdu et nous venons pour lui rendre hommage. L'essentiel, c'est de voir que tout le monde a répondu présent à l'appel de Marco, on devrait voir cela plus souvent dans le milieu du football. C'est une fois de plus, une leçon que Marco nous donne, sa mort est riche d'enseignement pour ceux qui savent observer.
Africafoot.com : Comment avez-vous vécu cet événement ? Vous n’étiez pas sur le terrain, mais vous avez certainement suivi le drame. Comment l’avez-vous personnellement vécu ?
Thomas Nkono : Je visionnais le match à la télévision. C’était dur, car cinq minutes avant, je disais à ma femme que si j’y étais, j’aurais pu remplacer Marco, parce que je sentais une lassitude dans ses mouvements, dans sa manière de jouer. Je me rappellerai toujours qu’il venait de faire un slalom de presque quarante mètres, ce fut sa dernière action avant de s’effondrer. C'est dur de se trouver loin de ce genre de problème et de ne pas pouvoir intervenir. Il y a des choses que l'on perçoit et que d'autres ne voient pas et là je parle de la vie, pas seulement du football. Il n'est pas indiquer de lancer une polémique ici, ou même de l'entretenir, Marco n'est plus de ce monde, c'est le destin qui l'a voulu.
Africafoot.com : Vous disiez aussi qu’il fallait continuer à vivre, c’est le sens qui est donné à ce match, à savoir redonner l’espoir.
Thomas Nkono : Oui, redonner l’espoir et faire attention, car quand on est un joueur de haut niveau, il faut continuellement se surveiller. Tous les joueurs professionnels d’aujourd’hui sont suivis, mais un accident peut survenir quand même. Comme on dit, dans la vie, chacun a sa destinée et chacun doit prendre ses responsabilités. La mort de Marco doit nous apporter des enseignements, nous devons prendre conscience de nos actes et protéger nos footballeurs, ce ne sont pas des animaux. Comme je le disais déjà, nous avons beau prendre des précautions par rapport au suivi des footballeurs, il peut survenir un accident, ou une maladie, et qu’ils continuent à jouer sans se rendre compte qu’ils sont au bord du gouffre. Pourtant, le joueur camerounais commence dans l’amateurisme, où le risque est beaucoup plus important, et où on devrait prendre bien davantage de précautions.
Africafoot.com : Parlons des Lions Indomptables du Cameroun. Vous ne vous êtes pas exprimé depuis votre éviction de l’encadrement de cette équipe. Comment avez-vous vécu cette éviction ? Selon vous, était-elle justifiée ?
Thomas Nkono : Je n’ai jamais voulu m’exprimer à ce sujet, sans doute parce qu’il n’y a pas grand-chose à dire. Le prédécesseur de Monsieur Bidoung Mpkatt, Monsieur Joseph Owona, avait pris la décision de me nommer. On a peut-être aujourd’hui trouvé meilleur que moi, pour poursuivre la voie tracée des Lions Indomptables. J’ai la conscience tranquille, la certitude d’avoir donné le meilleur de moi-même, d’avoir essayé de servir mon pays. Il faut savoir tourner la page car nous ne sommes pas éternels au poste que nous occupons, nous ne faisons que passer.
Africafoot.com : N’est-il pas tout de même difficile de parler de quelqu’un de meilleur que vous à ce poste d’entraîneur des gardiens de but du Cameroun, quand on sait ce que vous représentez dans cette équipe ?
Thomas Nkono : Vous savez, dans la vie, nous ne voyons pas tous les choses ou les gens avec les mêmes yeux. Ce sont peut-être mes méthodes qui ne convenaient plus à l’équipe des Lions Indomptables. Ils ont alors trouvé quelqu’un de meilleur que moi, sinon de différent. Celui qui est en place maintenant fera ce qu’il pourra, armé de ses propres connaissances, et continuera le travail commencé. Il faut continuer, tout simplement, c’est la vie. J’ai joué dans l’équipe des Lions Indomptables, puis j’ai été entraîneur, aujourd’hui, je ne suis plus là, mais qui sait, je pourrais bien revenir demain. La vie est ainsi faite, nous ne faisons tous que passer. Et puis, il n’est pas dit que je sois le seul capable d’apporter un plus dans cette équipe, il y a eu des personnes avant moi, il y en aura aussi après, la preuve, à ce jour, c’est un autre entraîneur qui a pris la relève. Le changement peut apporter une autre dynamique au groupe ou le détruire, c’est ainsi qu’est fait le football. Il n'y a que moi que l'on a trouvé bon de sanctionner dans cette équipe, tant pis, ce qui est fait est fait.
Africafoot.com : L’avez-vous perçu comme une sanction, comme la conséquence de la mauvaise prestation de l’équipe lors de la dernière Coupe du Monde ?
Thomas Nkono : J’y ai ma responsabilité, au même titre que tous les autres. Lors d’un tel échec, les responsabilités sont partagées. Les dirigeants, les entraîneurs, les joueurs, nous avons tous notre part de responsabilité. Je l’ai pris d’une manière sportive, non pas vraiment comme une sanction. En plus, il n’y a que moi qui en ai pris pour mon grade, le reste de la troupe est encore en place, mais je n’ai pas à me plaindre car au cours de mon règne, beaucoup souhaitaient ma place. C’est la vie, l’on est contesté ou apprécié, à défaut d’être aimé. Je crois qu’il faut souvent que certains apprennent à respecter les autres à défaut de se respecter soi-même, car seuls les œuvres ou disons les réalisations forcent ce respect.
Africafoot.com : Etes-vous néanmoins toujours prêt, au cas où on ferait appel à vous, à apporter votre contribution au football camerounais ?
Thomas Nkono : Je ne peux pas dire que je ne sois pas prêt. Nous sommes comme des militaires dans ce pays, et quand nous sommes appelés, nous devons partir si les circonstances l’exigent. Mais aujourd’hui, mon nouveau rang à l’Espagnol de Barcelone rendrait un retour plus difficile qu'avant. J’y ai d’autres responsabilités aussi importantes qu’au Cameroun, que je dois honorer. La continuité de mon action, c’est à l’Espagnol de Barcelone et je me dois de respecter le contrat que j’ai signé.
Africafoot.com : Vous parlez de responsabilités à l’Espagnol de Barcelone. Pouvez-vous nous apporter quelques précisions ?
Thomas Nkono : Avant, j’étais entraîneur de la deuxième équipe de l’Espagnol de Barcelone. Avec l’arrivée de Luis Fernandes, j’ai été promu entraîneur de la première équipe. Je suis donc entièrement avec les professionnels et vais être chargé d’entraîner les gardiens de but de l’Espagnole de Barcelone.
Africafoot.com : A propos de l’Espagnole de Barcelone, la saison a mal démarré et les choses ne s'arrangent pas, à quoi cela est-il dû ?
Thomas Nkono : C’est vrai, nous n’avons pas vraiment bien démarré la saison. Luis Fernandez vient d’arriver, il n’a pas vraiment eu le temps de préparer le dernier match contre Bilbao. Nous allons partir en stage pendant dix jours et préparer les rencontres qui arrivent comme s’il s’agissait d’une finale, afin de remonter dans le classement. Nous aurons à cœur d’apporter un mental solide au groupe afin de les préparer à la difficulté de la tâche qui leur incombe. Je sais que Luis est un professionnel dans l’âme et qu’il donnera un souffle nouveau au groupe. Nous devons sauver le club de la relégation et je crois que la saison prochaine sera autre chose et l’Espagnol arborera un nouveau visage qui je l’espère donnera satisfaction aux dirigeants et surtout aux supporters.
Africafoot.com : Vous sentez-vous bien à l’Espagnole de Barcelone ?
Thomas Nkono : Cela fait presque quinze ans que je suis à l’Espagnole de Barcelone, je suis donc chez moi. Si on m’a confié ce poste à responsabilités, c’est beaucoup plus pour ce que j’ai donné au club, et il évident que si on me confie un tel poste, je tenterai de donner le meilleur de moi-même, pour que tous ceux qui travaillent avec moi soient satisfaits. Je peux donc affirmer que je me sens bien à l’Espagnole de Barcelone .
Africafoot.com : Vous avez un compatriote dans votre effectif, Womé Nlend, qui est arrivé cette année. Comment se passe son intégration ?
Thomas Nkono : Au départ, son intégration a été facile. Etant à mes côtés, cela a été plus facile pour lui. Il va falloir qu’il prenne confiance, qu’il travaille, pour atteindre un meilleur niveau. C’est un bon garçon et un bon professionnel, j’ai confiance en ses capacités, c’est à lui de montrer ce qu’il sait faire et ce qu’il a dans le ventre. J’ai appris dans ma vie de footballeur que l’entraînement est individuel et le match est quand à lui, collectif. Il faut donc se mettre au service du club en travaillant personnellement afin de susciter de l’intérêt.
Africafoot.com : Revenons aux Lions Indomptables, avec ce débat qui a cours actuellement, au sujet de certains joueurs qui avaient à un moment quitté l’équipe, et qui depuis souhaitent y revenir, comme Patrick Mboma. Vous qui avez été entraîneur de cette équipe du Cameroun, quelle est votre position à ce sujet ?
Thomas Nkono : Ma position est simple. Si aujourd’hui l’équipe n’a pas besoin de leurs services, ils devront patienter. Mais dans la vie il faut parfois savoir attendre, et ne pas se laisser déstabiliser. La force d’un joueur réside dans sa capacité à rebondir. Nous avons connus des joueurs qui n’étaient point apprécier dans certains clubs et qui ont réussi à trouver leurs voies ailleurs. Le football est fait des hauts et des bats, il faut s’en imprégner et savoir relancer sa carrière. C’est un milieu difficile qui vous aguerrie et vous fortifie, il peut aussi vous détruire et vous laisser des séquelles. Il faut que certains sachent que l’on ne fait pas toute sa vie en sélection nationale, chacun y apporte quelque chose et reçoit dans la foulée sa part de gloire ou d’échec. Nous ne faisons que passer en sélection nationale, par contre cette dernière existera toujours. Alors, le footballeur doit savoir qu'il peut un jour être rejeté par ceux là même qui l'ont longtemps adulés. Ceux des Lions Indomptables ne sont pas les premiers, ils ne seront non plus les derniers. S'ils ne le savaient pas, ils s'y feront.
Africafoot.com : La Coupe d’Afrique des Nations se profile à l’horizon. Vous êtes un Lion Indomptable de cœur, Camerounais, patriote. Comment voyez-vous la participation de cette équipe, et son parcours durant cette compétition?
Thomas Nkono : Beaucoup pensent que gagner une Coupe d’Afrique se fait en deux semaines. Mais ils se trompent. A l’époque où je faisais partie de l’équipe, les stages étaient beaucoup plus fréquents et les rassemblements nous permettaient de mieux nous préparer en groupe, pour les Coupes d’Afrique qui sont très courtes, mais aussi très intenses. On ne peut pas préparer une Coupe d’Afrique en seulement deux semaines, le temps est trop serré. La réflexion se portera sur ce qui a été fait avant la compétition et non pendant. Quand je scrute l’horizon du calendrier des Lions Indomptables, je suis inquiet, mais vous savez, l’on a toujours annoncé des inquiétudes sur le Cameroun avant les CAN et les garçons ont toujours déjoués les pronostiques. C’est cela aussi qui fait certainement la force des Lions, mais un jour viendra où l’on ne pourra plus redresser la barre et j’espère que ce ne sera pas en Tunisie que le bateau chavirera. Attendons la CAN et l’on verra ensuite.
Africafoot.com : En regardant les prestations de cette équipe lors de la dernière Coupe des Confédérations, il faut avouer que ce fut tout de même une réussite. Par contre la Coupe du Monde au Japon et en Corée fut catastrophique. Le Cameroun sera-t-il capable de conserver son trophée pour la troisième année consécutive ?
Thomas Nkono: Une mentalité différente est nécessaire. Les joueurs doivent être combatifs et ambitieux, prêts à faire des sacrifices. Nous l’avions fait au Mali, et vu les conditions de travail, c’est bien aux joueurs que nous devons la victoire, car ils ont su faire la part des choses et concéder certains sacrifices. C’est aussi grâce au gouvernement, qui a su mettre les moyens nécessaires à leur disposition. Les conditions de vie n’étaient pas très faciles là-bas, mais ils ont pu se sentir un peu chez eux quand même. Ne tuons pas les Lions Indomptables avant la bataille, certainement difficile, qui les attend à ce tournoi en Tunisie. Ce sont des guerriers qui savent se servir des échecs pour revenir au premier plan. Alors, restons prudents avant de nous lancer dans des pronostiques que ces enfants savent admirablements déjouer.
Africafoot.com : Il semblerait que vous ayez reçu votre propre invitation au match d’aujourd’hui pratiquement au dernier moment, alors que Marc-Vivien Foé était pour ainsi dire votre fils spirituel.
Thomas Nkono : Je dirais que je suis un Africain qui a passé la moitié de sa vie en Europe. Donc si je ne suis pas invité, je ne viendrai pas. Je n’aime pas ennuyer, je n’aime pas déranger. Je suis venu aux funérailles de Marco par mes propres moyens. C’était pour prouver mon attachement à Marco, et il était important pour moi d’être présent. Je n’ai pas calculé l’investissement financier que cela représentait, j’ai payé l’hôtel et les billets d’avion pour ma femme et moi, et c’est vraiment sans regret, car Marco était pour moi un confident, un fils. S’il avait fallu venir à Lyon à pied, je l’aurais fait. Donc, si aujourd’hui je n’avais pas été invité, je l’aurais compris, c’était peut-être un moment de fête qui ne nécessitait pas ma présence. C’est davantage dans les moments de peine qu’il faut se rassembler. Ce sont plutôt les petits détails qui pèchent, et qui provoquent ces oublis qui font mal à certaines personnes qui auraient souhaité être présentes aujourd’hui. Alors, je suis là où Marco aurait certainement voulu que je sois, le reste de l’histoire, seul le temps nous le dira.
Africafoot.com : A-t-on tendance à «oublier» au Cameroun aujourd’hui, à ne pas savoir où se situent les vraies valeurs quand se produit un événement heureux ou malheureux ?
Thomas Nkono : J’ai toujours dit qu’on avait tendance à vite oublier, sur le plan humain comme sur le plan sportif et ce n’est pas seulement lié au seul Cameroun. C’est bien beau d’entendre crier votre nom quand vous avez gagné, mais c’est autre chose quand vous êtes en difficulté et que quelqu’un devrait vous tendre la main. Ce sont toujours les autres qui viennent nous rafraîchir la mémoire sur ce que nous devons faire, car c'est le plus souvent mal perçu quand un enfant du pays prend des initiatives. C’est dans ce sens qu’il faudrait améliorer les choses. Nous avons fait notre chemin et tenté de faire de notre mieux, que ceux qui sont là aujourd’hui fassent aussi le maximum pour que les choses continuent à aller de l’avant. J’ai servi le Cameroun, d’autres que moi peuvent continuer le travail, mais je souhaite simplement une chose, que cela reste dans la continuité.
Marcel Amoko à Lyon

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