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ALLEZ LES LIONS !

Par Charly Mouna

Jamais il n'y a eu autant de malentendus entre dirigeants et joueurs. Jamais cette sensation de malaise n'avait brisé à ce point le cœur des joueurs, véritable "poumon" de la sélection. Jamais un chiisme d'une telle importance n'avait été observé. Et jamais encore, cinq joueurs (cadres ou pas !) de la sélection nationale du Cameroun n'avaient simultanément claqué la porte du sanctuaire. Pourtant, ces faits alarmants viennent de se produire. Le paradoxe veut qu'ils le soient dans une période faste, qui a vu les "Lions" collectionner des trophées. Même la "Grande crise" du milieu des années 90 avec une Fécafoot bicéphale, qui lavait son linge sale dans les gazettes, n'avait laissé apparaître une telle inquiétude. Les décideurs avaient encore la pudeur d'épargner les joueurs. Ils évitaient de les exposer, tels des boucliers, au-devant de leurs manœuvres sinueuses. Ils les préservaient même de se dresser les uns contre les autres.
Diviser pour mieux régner. Au risque de provoquer une implosion ! Cette stratégie vieille comme le monde, est de rigueur dans la gestion de la tanière. Et son maître d’œuvre est bien connu. C'est le ministre des sports en personne, M. Bidoung Kpatt. Habile et remarquable stratège (à ses fins personnelles), il a su jouer de son influence, pour s'imposer, et devenir incontournable dans la maison. Son pouvoir est allé crescendo au fil des années. Corollairement, les relations dans la tanière se sont amenuisées. A présent, l'homme décide de tout. Normal, son emprise est à tous les niveaux. Pour peu qu'il retrouve les planches, son territoire de prédilection, on jurerait avoir vu Jules César dans une arène, ordonner aux lions de se dévorer entre eux.
Le ministère des sports, qui a toujours eu la tutelle du football au Cameroun, n'a jamais été aussi loin dans sa politique d'ingérence. Tout du moins aussi ouvertement. C'est au su de tous que son premier fonctionnaire a modifié la liste des joueurs pour la coupe des confédérations, établie par Monsieur Schäfer, le sélectionneur. Un comble! En toute impunité, l'apparatchik décide maintenant de faire la pluie et le beau temps!
J'avais émis un doute. Par respect pour l'homme de lettres qu'il est, et pour ce que son œuvre littéraire représente aux yeux de la jeunesse, dans son pays. Désormais, une certitude m'habite. Monsieur Bidoung Kpatt est le dirigeant sportif le plus médiocre de l'histoire du Cameroun ! Jamais un ministre ne s'est autant acharné à saboter une entreprise qui fonctionne si bien. Cependant, il y a un paradoxe. Malgré sa gestion catastrophique sur le plan humain, les joueurs ont obtenu des résultats sur le terrain. Détrompez-vous. l'homme n'y est absolument pour rien.
A un confrère camerounais à qui j'ai demandé un jour ce qui faisait la régularité des "Lions Indomptables", sa réponse a fusé : "Tout, sauf son organisation et ses dirigeants ! Les footballeurs camerounais sont de redoutables compétiteurs." Et lui de continuer : "Un ministre de la république disait en aparté que ces "gars" sont capables de jouer et de remporter des matchs sur des terrains rocailleux!" Une phrase choc, qui en dit long sur la politique attentiste des ministères successifs, qui consiste à regarder tomber les résultats, comme des fruits mûrs, sans avoir à développer des infrastructures dans le pays. Oui, ils sont toujours en aval, prêts à récolter ce qu'ils n'ont jamais semé ! Théophile Abéga, l'ancien Capitaine des "Lions" et aujourd'hui président du Canon de Yaoundé, parlait de "formidable vivier", pour expliquer la pérennité du football camerounais. Une (res)source "naturelle" qui se régénèrerait à travers les générations. Comme certains voient jaillir l'or noir de leur sol, d'autres, à l'instar du Cameroun, ont des footballeurs.
Plus sérieusement, une explication plus rationnelle explique ce phénomène. Et elle tient à peu de choses, puisqu'elle se résume en une formule : la stabilité de l'effectif. Cette stabilité est à la base de tout. S'il y a une règle qui a traversé les époques et qui perdure, c'est bien celle-là. Elle permet de réguler les rapports, de créer une osmose. Le football, qui est avant tout une aventure humaine, s'en trouve parfaitement servi. Les joueurs prennent du plaisir à être ensemble, à partager et à faire corps. Un sentiment d'invincibilité les habite dès lors qu'ils sont ensemble. Toutes les grandes victoires des "Lions" se sont construites sur cette base.
En Afrique, dans ce domaine précisément, il est difficile de faire mieux que le Cameroun. Entre 1973 et 1994, Roger Milla a sillonné les terrains du monde entier, vêtu de la tunique des "Lions Indomptables". C'est le symbole qui illustre le mieux cette longévité. Le double ballon d'or Africain n'est pas un cas isolé dans son pays. Et ses compagnons d'armes affichent en moyenne une dizaine d'années de présence en équipe nationale. Qu'ils s'appellent Kundé, Nkono, Bell, Mbida, Abéga, Aoudou ou Mfédé, Ebongué, Djonkep, voire Kana Biyick, Omam Biyick, Mbouh, soit trois générations de joueurs, ils ont tous contribué à perpétuer cette tradition.
Cette fidélité est aussi un pacte d'amour avec leurs couleurs et leur public. La chance du Cameroun est que cet état d'esprit perdure. A 23 ans, Salomon Olembé a déjà passé six années dans le groupe. D'autres comme Djemba ou Mbami lui emboîtent le pas. La fidélité est la marque de la maison. Depuis le 13 avril 1960 et la victoire des "Lions" face à la Somalie à Madagascar (9-2), essayez de compter le nombre de joueurs qui ont décliné la sélection. Ils sont à peine plus nombreux que les doigts de la main... Vous avez dit malaise ?
Le problème qui ira en s'accentuant, même en cas de victoire en coupe des confédérations, n'a qu'une seule issue : que M. Bidoung tire les leçons de cette situation explosive ! Le nettoyage post-mondial qu'il a effectué dans la tanière est une farce. Pour preuve, les responsables de la logistique qui ont précipité la débâcle des "Lions" en Asie sont toujours en place. Quant aux joueurs, je les crois capables de soulever des montagnes. A condition de rester solidaires et unis dans l'effort, comme il est de tradition. Faites-le pour vous ! Mais aussi pour ceux d'entre vous qui ont décidé de partir, pour que les choses changent, et qu'on vous respecte enfin, vous qui êtes la vitrine, la fierté et la principale raison d'être des Camerounais ! Faites-le aussi pour le public africain, qui est plus que jamais derrière vous. Allez les Lions !
Charly Mouna à Paris

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