COUPE D'AFRIQUE DES NATIONS JUNIORS Archives

Philippe REDON : "Vous pouvez faire de la formation aux joueurs, mais cette formation doit être complétée par la compétition, que rien ne remplace"

ITW Réalisée par Jacques Roux

Redon Philippe (Français)
Entraîneur adjoint du Stade Rennais
depuis novembre 2002...
Carrière footballeur : Stade Rennais, Red Star ,
Paris St Germain, Bordeaux, Metz, Laval, Rouen,
St Etienne.
Sélection : Espoir France

Carrière entraîneur : RC Lens, US Créteil
Sélectionneur Cameroun, Libéria.
Palmarès entraîneur : Vainqueur Jeux Africains 1991 avec le Cameroun.
½ Finaliste CAN 1992 (Cameroun)
-Instructeur FIFA de football professionnel.
-Dirige un centre sportif à Brecey où il organise des stages de football.

Philippe Redon (ancien entraîneur du Cameroun) que l'on ne présente plus aux amoureux du football africain est présent au Burkina Faso depuis le début de la Coupe d'Afrique des Nations Junior. Il est là en temps qu'observateur du club rennais de la Ligue1 française. Nous l'avons rencontré à l'hôtel Indépendance à Ouagadougou où il établit ses quartiers. Il a fait un tour d'horizon sur la compétition en faisant ressortir les difficultés et les bienfaits d'une organisation de cette compétition. Il a aussi, en temps qu'observateur averti du football africain, présenté les forces en présence et les chances des uns et des autres. Entretien.

Africafoot.com : Philippe Redon, bonjour. Vous êtes au Burkina Faso depuis quatre jours. Les Africains y disputent actuellement la compétition de la CAN Junior, dédiée au football africain et à la jeunesse africaine. Quelle est l'image que vous avez du pays, vous qui connaissez l'Afrique, et en particulier le Cameroun ?
Philippe Redon : Il faut d'abord faire intervenir un paramètre qui à mon sens est important, il faut dissocier la 1ère journée de la 2ème. Durant la 1ère journée, on a vu des joueurs évoluer, et non pas des équipes, ce qui m'a un peu surpris. Il faut aussi faire la différence entre les équipes qui jouent à 16 heures et celles qui jouent à 18 h 30. C'est totalement différent, car il fait très chaud, et les jeunes joueurs sont un peu étonnés quand ils évoluent à ces heures. Ceci dit, la seconde journée a apporté des différences notables, et également un bémol à mon jugement, car les équipes sont rentrées dans la compétition, et à ce moment-là, on a vu des équipes jouer, et pas seulement des joueurs, alors que durant la 1ère journée, il y avait beaucoup d'écart entre les lignes, et les aspects défensifs et offensifs n'étaient pas du tout liés. Les équipes attaquaient et défendaient, mais il n'y avait pas de jeu intermédiaire. Puis, à la 2ème journée, que ce soit à Bobo Dioulasso ou à Ouagadougou, je me suis aperçu que les équipes étaient finalement rentrées dans cette compétition, et qu'elles jouaient alors beaucoup plus en blocs d'équipes, contrairement à la 1ère journée.
Africafoot.com : Est-ce dû au manque de réalisme des entraîneurs ? Car je pense que les compétitions se gagnent dès le départ. Quand par exemple le Cameroun rate sa coupe du monde, c'est au premier match qu'elle la rate.
Philippe Redon : Il faut d'abord dissocier les équipes qui par exemple évoluent au Ghana ; ils sont jeunes, voire très jeunes. Il y a d'autres joueurs qui évoluent aussi dans des pays d'Afrique noire qui sont jeunes. Puis, voyez une équipe comme l'Egypte, dont les joueurs sont à la limite de l'âge requis; ils paraissent beaucoup plus matures, plus intuitifs. Il s'agit à mon avis de l'équipe la plus mature et la plus solide. Les Burkinabé, qui ont joué devant leur public - ce qui est souvent un facteur de jeu important - et les Maliens m'ont également fait bonne impression. Dans cette compétition, il y a des joueurs qui veulent partir en Europe, et certains joueurs ont encore besoin du centre de formation, et d'un temps d'acclimatation. Il ne faut donc pas situer ces équipes au même niveau. Des joueurs sont encore en cours de formation, ils sont là pour apprendre, pour découvrir ; c'est tout de même une compétition continentale qualificative pour une compétition mondiale, c'est donc extrêmement important. Mais tous ne poursuivent pas le même but. Certains continuent leur formation avec les moins de 17 ans, d'autres sont là avec les moins de 20 ans pour essayer de remporter la compétition. Ce sont deux approches très différentes . Parmi les joueurs qui désirent partir évoluer en Europe, certains auront encore besoin de formation, de renforcer les fondamentaux, d'apprendre leur métier ; alors que d'autres qui sont déjà plus matures, sont très près d'évoluer dans un bon club européen.
Africafoot.com : Comme vous l'avez dit, c'est une compétition continentale, qualificative pour la coupe du monde. Cependant, les Egyptiens sont à la limite de l'âge, pourront-ils malgré cela participer à la coupe du monde à Dubaï?
Philippe Redon : Je pense qu'ils seront capables de jouer la coupe du monde. Il me semble que seul compte l'âge dans l'année, mais cela mériterait vérification. Toutefois, ça m'étonnerait beaucoup qu'ils soient venus ici avec une équipe qui ne pourrait pas se qualifier pour la coupe du monde, et qui devrait être changée d'ici quelques mois. Il est bon de garder la même ossature, et de rajouter quelques autres joueurs, afin de stabiliser l'équipe; car on a pu voir les équipes les plus brillantes avoir des moments difficiles pendant 10 à 15 minutes. Elles perdent le fil de la rencontre, puis ça repart. Ce sont ces enchaînements de moments fort et de passages à vide que les moins de 20 ans, et à fortiori les moins de 17 ans, ont encore du mal à gérer.
Africafoot.com : A ce sujet, on a senti que les joueurs égyptiens étaient préparés, c'est une équipe et un groupe, comme vous l'avez dit. N'a-t-on pas le sentiment que c'est une équipe fidèle à la filière égyptienne, à l'équipe nationale en elle-même, qui allie tricherie et fourberie, ne joue pas au football comme on a pu le voir hier, et qui se réveille après avoir pris un but?
Philippe Redon : Vous êtes un peu dur dans vos propos. Lorsque les Egyptiens viennent en Afrique noire, il leur faut un temps d'acclimatation. Il est difficile de faire ressortir un joueur de cette équipe, c'est un bloc. Le gardien semble intéressant, mature, mais pas décisif non plus. Je pense que cette équipe est venue pour gagner, et elle le peut. Elle gagnera sans trop de panache, mais elle a les moyens de vaincre. Le bloc égyptien est difficile à bouger, il a été mené deux fois, et est revenu au score deux fois aussi. Elle a des valeurs mentales, mais elle n'est pas brillante. J'ai dirigé l'équipe du Cameroun, qui est rentrée lentement dans la compétition, c'est une équipe qui monte en puissance. Je pense que si l'Egypte se retrouve en demi-finale, elle ne sera pas facile à aller chercher. Il y a par contre d'autres équipes, comme le Mali, le Burkina Faso, le Ghana et la Côte d'Ivoire, qui ont des individualités plus chatoyantes, qui jouent un football qui mettra les joueurs debout pendant un quart d'heure. Mais ces équipes-là seront-elles capables, au bout d'une demi-heure, d'avoir fait la différence ? Ceci dit, l'Egypte n'a pour l'instant que deux points, il ne faut donc pas tirer de plans sur la comète. Elle ne pourrait à mon sens gagner que si le niveau des autres équipes baissait un peu.
Africafoot.com : Vous nous dites donc que deux sortes de football sont actuellement jouées : le football d'Afrique du Nord, et le football d'Afrique noire. Vous avez parlé d'un football chatoyant, et de la rudesse d'un football de combat. Où va votre préférence ?
Philippe Redon : Vous savez, j'ai eu des équipes d'Afrique noire : le Cameroun, le Liberia; et j'ai eu des équipes prêtes au niveau du combat. L'Egypte a un certain niveau de jeu qui leur a permis pour l'instant de faire deux matches nuls. Les jeunes des équipes d'Afrique noire sont capables d'atteindre un très haut niveau, sur un, voire deux matches. Mais au fil de la compétition, il n'est pas sûr qu'ils gardent le même niveau. L'Egypte est une équipe assez lourde, athlétique, qui a du mal à suivre le rythme des équipes d'Afrique noire, qui ont des gabarits plus petits, plus vifs. Mais les équipes d'Afrique noire comme le Mali, le Burkina Faso et la Côte d'Ivoire ont les moyens d'aller au bout.
Africafoot.com : Personnellement j'ai en ligne de mire une équipe d'une petite nation, qui est le Gabon. Vous n'en avez pas parlé. J'aimerais avoir votre avis sur cette sympathique équipe, qui nous a servi un football alléché, assez ouvert. Les garçons se jettent vraiment dans la bataille. Je crois qu'il ne faut pas négliger le Gabon, car à ce stade la compétition, tout le monde est pratiquement sur la même ligne.
Philippe Redon : C'est vrai. On a parlé surtout des équipes qui sont passées en tête au bout du 2ème tour. Le Gabon a fait un excellent match lors de la 1ère journée, plus complet que le second. Ils ont des temps de jeu un peu faibles, ils sont fragiles. Vont-ils être capables, au dernier match, de renverser la vapeur? Je pense que ces équipes-là, si elles passent le premier tour, ont de grandes chances d'arriver au bout, parce qu'il y aura la fatigue, des blessures, et aussi la connaissance de la compétition.
Africafoot.com : Venons-en à la gestion de l'effectif et du match par le technicien. Citons Roger Lemerre, ou Bruno Metsu, qui est passé en quart de finale parce qu'il n'a pas trouvé de solution adéquate. J'ai vu l'entraîneur
Egyptien qui, déjà avant la fin de la première mi-temps, ne se levait même plus pour donner de consignes. Parallèlement, il peut-être réussi à trouver les mots, plus tard, aux vestiaires, pour ne pas accabler davantage ces garçons. Nous avons vu là un autre visage de l'Egypte.
Philippe Redon : Vous savez, c'est un sujet difficile. Je ne me permettrai pas de juger mes collègues. Mais ce qu'il faut savoir, c'est qu'il arrive à tout le monde a un moment de sa vie de ne pas trouver la solution qui s'impose.
Africafoot.com : J'ai gardé en mémoire des images de situation de dépit que chaque entraîneur a subi à un moment ou à un autre de sa carrière. Que se passe-t-il dans l'esprit d'un entraîneur à ce moment-là ?
Philippe Redon : Quand la situation lui échappe, le technicien ne peut pas faire grand-chose, parce que c'est là où se forme le vécu des joueurs. Pour reprendre l'Egypte, j'ai regardé d'où venaient ces joueurs. Ils évoluent quant même pour la plupart du Zamalek et du Al Haly… C'est tout de même l'ossature de l'équipe nationale A qui se précise parmi ces jeunes Egyptiens. Le niveau des équipes actuelles est relativement similaire, alors est-ce la qualité individuelle des joueurs ou la qualité collective qui va faire la différence ? Nous le saurons bientôt… après avoir vu les qualifiés pour les demi-finales.
Africafoot.com : On parle justement de cette gestion de la jeunesse du football africain. Il n'y a pas de championnat de jeunes en Afrique. Certains pays comme le Cameroun font des tentatives, mais comment réussir, si même les centres de formation ne collaborent pas avec les clubs locaux ?
Philippe Redon : Oui, c'est une gestion difficile. Vous pouvez faire de la formation aux joueurs, mais cette formation doit être complétée par la compétition, que rien ne remplace. C'est lors de ces compétitions qu'on apprend la gestion d'un match, à gérer quand on mène, à essayer d'égaliser quand on est mené, à modifier sa tactique en cours de match en fonction des événements. Certaines équipes actuelles ne maîtrisent pas ces paramètres, parce que l'expérience, c'est le vécu.
Africafoot.com : Il faut donc laisser les enfants s'aguerrir, il faut leur apporter une certaine expérience, et comme vous le dîtes, il n'y a que le jeu qui puisse leur enseigner cela. Maintenant, concernant l'arbitrage, après ce qui s'est passé ici, pensez-vous que l'arbitrage africain soit à blâmer ? Faut-il y apporter des correction ?
Philippe Redon : Vaste débat que l'arbitrage ! A la décharge des arbitres, s'il n'y a pas de compétitions de jeunes en Afrique, comment voulez-vous qu'ils se forment ? Ils doivent être mis en situation pour pouvoir progresser et ne pas réitérer leurs erreurs. Il est difficile d'arriver dans ce genre de compétition, car vous arbitrez des joueurs de haut niveau ; ça va vite, il faut donc juger rapidement. Je ne dirai pas non plus qu'ils étaient bons, mais il faut rester positif et reprendre le problème à la base. Il faut mettre ces arbitres en situation, leur donner les moyens de s'entraîner, pour atteindre un meilleur niveau. Pourquoi les arbitres ne viendraient-ils pas arbitrer les entraînements ? Ils apprendraient leur métier et feraient en même temps de la formation auprès des joueurs. Ce ne serait que bénéfice pour tout le monde. Ils n'arbitrent en général que des adultes, ce qui est fondamentalement différent, car il n'y a pas chez les adultes de grandes différences entre les temps forts et les temps faibles. Alors que chez les enfants, tout va très vite, il faudrait donc que ces arbitres puissent progresser, et je ne suis pas sûr qu'en Afrique on leur en donne les moyens.
Africafoot.com : La commission technique a-t-elle le droit de sanctionner ces arbitres, après avoir re-visionné le match ?
Philippe Redon : Il existe des hommes qui sont là pour juger les arbitres. Laissons-les faire leur travail et attendons leur décision.
Africafoot.com : Nous allons maintenant aborder le troisième point de notre entretien. Nous avons vu les éléments défavorables de la compétition : le soleil, le terrain ; mais il y a aussi le côté organisationnel qui ne donne pas toute satisfaction. Ne pensez-vous pas qu'il serait préférable de faire jouer les jeunes après 17h30 ?
Philippe Redon : L'idéal serait bien sûr de jouer en nocturne. On a pu voir les différences de qualité de jeu et de rythme entre les matches diurnes et nocturnes. Une équipe peut être en difficulté à 16 heures, et être totalement différente à 19 heures. Et c'est valable pour les adultes comme pour les enfants.
Africafoot.com : Pour la question de l'état du terrain, en tant qu'entraîneur à Rennes, instructeur à la FIFA, ne pensez-vous pas qu'il y ait ici un problème ? Lorsque le terrain est mouillé, le jeu va beaucoup plus vite, il est beaucoup plus agréable, surtout pour les enfants.
Philippe Redon : Il est vrai qu'on a vu des ballons pratiquement arrêtés. La solution est peut-être simplement d'arroser les terrains avant le match, et pendant la mi-temps. Ca donnerait de la qualité au jeu, et un rythme de jeu supérieur. L'organisation y a certainement pensé, mais s'ils ne l'ont pas fait, ils avaient probablement une bonne raison.
Africafoot.com : Pourtant, on a déjà vécu cette situation en 1998 ici même,
en 2000 au Ghana, en 2002 au Mali, et pourtant rien n'a changé. Manquerait-il alors réellement des techniciens de cette catégorie au sein de la CAF ?
Philippe Redon : Je ne le pense pas. En Afrique, l'eau est une denrée rare, et ceci en est probablement la raison. Mais d'un autre côté, pour un manque d'eau, on y perd considérablement en en rapidité et en qualité de jeu. N'oublions pas non plus que l'arrosage est aussi une façon de préparer les jeunes joueurs africains aux futurs jeux mondiaux, puisque ce sont des terrains comme cela qu'il trouveront.
Jacques Roux à Ouagadougou

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