COUPE D'AFRIQUE DES NATIONS JUNIORS Archives

Thomas NKONO : "Ce que je regrette au niveau du football africain, c'est que nous perdons notre identité"

ITW Réalisée par Jacques Roux

Thomas Nkono. Né le 19/07/55 à Dizangué
Clubs successifs : Eclair de Douala
Canon de Yaoundé Espanol de Barcelone(Espagne),
Paraguay
Ancien gardien de buts.
Poste actuel : Entraîneur adjoint du Cameroun.
Palmarès joueur: Champion du Cameroun 1977, 1978, 1979
Vainqueur de la coupe du Cameroun 1976, 1981
Vainqueur Coupe des Clubs Champions 1978 1980
Vainqueur Coupe des Coupes 1979
Finaliste Coupe de l'UEFA 1987
Ballon d'or Africain 1979,1982
Vainqueur CAN 1984 (1 match)
Finaliste CAN 1986 (5matches)
Participation CAN 1982 (3m),1990 (3m)
¼ Finaliste Coupe du Monde 1990 (5m)
Participation Coupe du Monde 1982 (3m)
Participation Coupe du monde 1994 (aucun match).
Palmarès entraîneur : CAN 2000/2002 - JO 2000.
Africafoot.com : On arrive à la troisième journée de la CAN Junior, et on constate un statu quo entre les équipes. Quel est votre sentiment à ce stade de la compétition ?
Thomas NKONO : Aujourd'hui, il y a des équipes qui se sont détachées. Le Burkina, par exemple, a une avance, le Mali aussi. Je pense que celui qui jouera sous pression pourra se qualifier facilement. De toutes les façons, personne n'est sur de se qualifier en ce moment, il va donc falloir attendre les résultats pour avoir une idée sur les représentants du football africain au prochain champonnat du monde des moins de 20 ans. Je sais que les jeunes footballeurs du continent signalent déjà leurs présences et que l'effectif va se renouveler bientôt, nous allons revoir certains en Tunisie en 2004 lors de la prochaine CAN.
Africafoot.com : On a constaté une remontée du football gabonais. Le Gabon jouera pratiquement sa vie dans cette compétition samedi prochain à Bobo Dioulasso. Pensez-vous que le Gabon puisse venir à bout de l'Afrique du Sud, ou sera-t-il la prochaine victime de cette compétition?
Thomas NKONO : Par rapport aux derniers résultats, le Gabon pourrait provoquer la surprise. Ca dépendra de leur récupération, parce qu'ils ont fait un grand match contre le Burkina Faso, même s'ils ont perdu. Je crois qu'à partir du moment où ils ont leur chance, ils devraient l'exploiter à fond.
Africafoot.com : Qui voyez-vous dans le dernier carré d'as ? Quels sont d'après vous les pays qui vont se qualifier pour la demi-finale ?
Thomas NKONO : Je vois la Côte d'Ivoire, le Mali, le Burkina Faso, et peut-être l'Egypte ou le Gabon.
Africafoot.com : On a vu une différence dans les jeux, on a vu un football d'Afrique du Nord et un football d'Afrique noire. Pensez-vous, comme Philippe Redon, qu'il y a d'un côté un football mûr, et de l'autre, un football beaucoup plus frêle ? Ou avez-vous un avis différent ?
Thomas NKONO : Ce que je regrette au niveau du football africain, c'est que nous perdons notre identité, qui est cette joie de jouer, et ce dribble que nous avons perdu. Je n'ai pas vu beaucoup de joueurs qui les pratiquaient, peut-être un peu le Gabon, ou le Mali. Je crois que nous perdons notre identité au niveau du jeu, ce qui aujourd'hui fait beaucoup la différence. Moi-même, au niveau de l'Afrique du Sud, je sais que techniquement, c'est un football européen, beaucoup plus tactique, sans oublier le football maghrébin, qui est aussi très européanisé. C'est donc un football européen qui est pratiqué aujourd'hui en Afrique. Mais l'Africain ne devrait pas oublier ce qui fait sa force, ce dribble qui devrait faire la différence.
Africafoot.com : Vous mettez donc en évidence le collectif d'abord. C'est-à-dire un schéma tactique, au détriment de cet aspect technique spectaculaire qui se meurt.
Thomas NKONO : Respecter un schéma tactique ne veut pas dire oublier ce que nous avons appris auparavant. Il faut que les techniciens qui viennent en Afrique laissent le sens de la créativié aux enfants car cela risque de tuer le génie de certains de nos jeunes. Nous ne voyons plus de dribles chaloupés, bref des gestes qui font la différence avec les européens. Il faut laisser l'initiative à la créativité, le public a besoin de cela, et nous aussi. A quoi sert un match fade? Les écoles de football sont différentes et l'apprentissage et la préparation au football professionnel ne devrait pas tuer cela. Il faut y penser. Le football africain vient de la rue et les images que les télévisions apportent aux gamins servent aux gamins pour apprendre certains gestes qu'ils recopient, s'ils ne voient plus de dribles comment voulez-vous qu'ils puissent en faire? Je souhaite que l'on n'efface pas cela par des leçons de football calculateur.
Africafoot.com : J'ai fait dernièrement un constat en répertoriant les joueurs africains qui évoluent en Europe : il n'y a que l'Espagne qui fasse exception. Six joueurs africains seulement jouent en Espagne en première division, contrairement à bien d'autres pays européens. Pour vous qui vivez là-bas, est-ce que l'Espagne a décidé de ne plus faire venir de joueurs africains, ou est-ce que simplement, l'Afrique s'exporte mal en Espagne ?
Thomas NKONO : Il est vrai que football africain est mal connu en Espagne, et c'est un grand handicap. Ce qu'il faut préciser aussi, c'est que, occupant une place non communautaire, cela érige une barrière. Il faut être un "super crack" pour pouvoir jouer en Espagne. N'oubliez pas que le championnat d'Espagne est l'un des meilleurs au monde. Les Espagnols éduquent des jeunes en centre de formation, pour les récupérer deux ou trois ans plus tard avec un niveau supérieur. Cela vient aussi du manque d'intérêt du football africain du côté de l'Espagne qui verse son amour du côté de l'Amérique latine. Il faut que les compétitions du continent se médiatisent daventage afin de montrer au monde du football ce qu'il vaut, là probablement que les recruteurs espagnols pourront faire le déplacement eux-même.
Africafoot.com : Y a t'il beaucoup d'Africains dans les centres de formation en Espagne ?
Thomas NKONO : Oui, il y en un certain nombre, et peut-être deux ou trois Camerounais. La formation de jeunes footballeurs en Espagne s'intéresse moins aux jeunes africains, il va falloir faire en sorte que nos enfants soient bien présentés afin de soulever de l'intérêt des clubs espagnols. Mais ça c'est encore un autre débat car certains vont y trouver une manière de vider le vivier africain de ses footballeurs en herbe. Je crois que ceux qui installent en ce moment des centres de formations en Afrique ont des carnets d'adresses assez remplis pour avoir les contacts qu'il faut. Je crois qu'il est aussi temps pour les responsables du football de notre continent de penser à lancer le football professionnel car c'est la seule voie qui freinera l'exode massif des footballeurs et surtout des jeunes. Les footballeurs africains ne sont obligés de gagner les mêmes sommes que ceux évoluants en Europe, mais il faut que l'organisation se mette en place et nous pourrons parler presque d'égal à égal avec les recruteurs étrangers. Vous savez, quand nous avons faim et que l'interlocuteur le sait, la négociation ne sera jamais faite à notre avantage. Nous n'aurons jamais assez de recul pour apprécier le marché, d'autant plus que l'on ne le connait pas.
Africafoot.com : Au cours de cette CAN, le Burkina Faso a un entraîneur hollandais, et en équipe senior, ils ont un entraîneur français. Cela ne créée-t-il pas un problème au niveau du suivi et du schéma tactique, dans la continuité du football en lui-même ?
Thomas NKONO : Ce sont deux écoles différentes. Ca dépend de la manière dont ils travaillent, de leur conception du football, de leur méthodes de travail dans la fédération. S'ils s'entendent bien, il ne devrait pas y avoir de problèmes. Mais s'il existait deux idées différentes du football, cela pourrait créer des quiproquos. Et cela je peux l'affirmer, chacun voudra privilégier son école et ce qu'il sait du football. Les conflits ne peuvent être éviter dans ce genre de shéma. C'est à eux de gérer cela, ce n'est pas notre problème. Le Burkina Faso a opté pour ce choix, c'est à eux de l'assumer au moment des conflits. Mais il faut reconnaître que cela ne pourra pas servir au football de ce pays si un jour le conflit se met à jour car les deux techniciens ne pourront pas le cacher longtemps. Ce qui est sûr aussi c'est que les deux écoles sont présentes et qu'il risque d'y avoir deux filiaires de recrutement. C'est à eux de s'entendre.
Africafoot.com : Quel est, dans ce championnat, le joueur qui a vraiment attiré votre attention, en dehors, bien sûr, des gardiens de but ?
Thomas NKONO : De mon point de vue, il y en a peut-être l'un ou l'autre qui dans une année ou deux pourront jouer à un échelon supérieur ; le 17 du Gabon, le 9 de la Côte d'Ivoire. Ce sont des jeunes qui pourront réussir à jouer dans un grand championnat.
Africafoot.com : Revenons au plan technique, à la conception de jeu. Des techniciens européens et africains sont sur place. Où se situe la différence entre ces techniciens, par exemple le Gabon avec son entraîneur local, et le Burkina Faso avec son entraîneur hollandais ?
Thomas NKONO : La différence se trouve dans la conception de ce qu'ils viennent chercher. Le Burkina Faso, avec un match nul, est qualifié, et ce n'est que l'entraîneur qui saura ce qu'il convient de faire. Vont-ils choisir de rester sur leurs bases, et essayer de partir en contre-attaque ? C'est peut-être suicidaire. Nous avons vu l'équipe malienne qui n'est pas vraiment mauvaise, qui a ses forces, surtout en attaque de milieu de terrain. Si j'étais l'entraîneur burkinabé, j'irais directement chercher le match pour pouvoir assurer ma qualification. Mais vous savez comme moi que les intérêts sont ailleurs, et que seule la qualification compte pour les techniciens. Tout ceci risque de se faire au détriment du jeu.
Jacques Roux à Ouagadougou
Africafoot.com

Réagissez...