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CAN 2004 : Trois enjeux majeurs pour un évènement pluriel.
Recomposition du paysage télévisuel africain, élection à la CAF et compétition dans le souvenir.

Par Jacques Tidji


L’hégémonique Sport Five face à l’émergence de LC2, la nouvelle dimension télévisuelle de l’Afrique «qui change» !
Il est de bon ton, dans l’insularité médiatique africaine de s’agiter à la veille des grandes échéances internationales telles que la CAN 2004, afin d’obtenir les droits de retransmission de l’évènement. Habitués à se faire «offrir gratuitement ces droits», les télévisions africaines semblent surprises face à la nouvelle donne imposée par LC2, la chaîne africaine du Béninois Christian Lagnidé, qui est le diffuseur exclusif de cette prestigieuse compétition. Pour notre part, nous éprouvons une certaine réticence à parler encore une fois de ce que tous les médias ont dit ou auront dit sur un ton convenu sur cette affaire qui bouscule des mœurs établies. Soit par veulerie, soit par aveuglement face à des changements qu’ils ont été incapables de comprendre.
Cette incompréhension de l’espace médiatique africain en pleine mutation trahit un décalage important entre la perception qu’on a ailleurs de la «télé business» et des modèles ancestraux que les dirigeants de nos chaînes de télévision ont pérennisé soit par paresse intellectuelle, soit par ignorance. Dans les deux cas, le résultat est le même. Désormais, ils devront assumer les limites de la compétence professionnelle et articuler de façon plus rigoureuse les acquis dans les domaines d’intervention de l’Etat dans la gestion des télévisions nationales en trouvant leurs propres sources d’autofinancement. Tous les spécialistes s’accordent à reconnaître que le football, tous pays confondus en Afrique est la principale source d’audience et de retombées publicitaires des télévisions du continent. Il est donc légitime qu’il leur soit enfin demandé de contribuer, d’apprendre à acheter afin de gagner en retour. Cela s’appelle de la responsabilité et c’est la loi du «business».
On peut s’émouvoir face à l’hégémonie d’un Jean-Claude Darmon, dont l’irruption inopportune et opportuniste dans le football africain en a fait jusque-là le gestionnaire exclusif de l’espace médiatique et communicationnel des compétitions organisées par la CAF au rang desquelles la prestigieuse Coupe d’Afrique des Nations. Mais, il faut reconnaître qu’il a permis l’émergence d’une nouvelle approche des rapports des télévisions nationales africaines aux diffuseurs tels que LC2. On peut tenter de déconstruire l’opportunisme affairiste de Sport Five. On peut dire que son règne sans partage sur la planète football en Afrique et surtout sa volonté clairement affichée de durer font autorité dans le milieu. On peut décrier le parcours sinueux, à l’affût de toute opportunité attrayante de son «grand patron» Jean-Claude Darmon. Mais, on est contraint de constater que sa situation hégémonique a permis la prise de conscience des Africains de la nécessité de prendre en main la médiatisation internationale de leurs propres compétitions.
Dans ce domaine, comme dans bien d’autres, le manichéisme teinté de complexe des Africains est révoltant: d’un côté les «Occidentaux» qui seraient dépositaires exclusifs de l’excellente et de l’autre les Africains dont «la médiocrité endémique» en feraient des éternels bricoleurs et assistés. Une chose est sûre: LC2 International par sa stratégie s’est offert les moyens techniques (fibre optique, satellite, cars régie, studios sur la célèbre avenue des Champs Elysées à Paris…), les moyens financiers, les compétences et surtout une puissance managériale et une stratégie ambitieuse. Chez LC2, on a compris que les médias procurent des profits de notoriété et des profits matériels incontestables. Mais ce qui est encore plus impressionnant chez Christian Lagnidé, le PDG du groupe de communication dont fait partie cette chaîne internationale, c’est sa simplicité et sa lucidité face aux enjeux dont il mesure parfaitement la pertinence dans un contexte de compétitivité sans merci qui ne souffre d'aucune improvisation ou d'amateurisme.
Sa vision du monde des médias africains repose sur une disqualification d’une certaine complaisance «d’offre gratuite des images» aux télévisions africaines, vouées à la marginalisation historique et à l’assistanat éternel. Aujourd’hui, il a su changer la donne. Christian Lagnidé nous déclarait récemment: «nous avons toujours eu le sentiment que les médias occidentaux qui traitent avec complaisance et condescendance l’actualité africaine s’aperçoivent enfin que le football africain qui est désormais une entité et une composante incontournables de la planète football est un phénomène qui nécessite d’être traité à sa juste valeur. Les fils de l’Afrique doivent enfin comprendre que dans la grande lutte de la «différence» contre l’«indifférence», de la «pluralité», et de l’«altérité» contre l’«unité» et le «totalitarisme» des médias occidentaux émettant à destination de l’Afrique, il est temps d’agir. Il poursuit en prophétisant: la société de demain sera essentiellement une société de communication. Pour notre part, nous sommes engagés avec nos moyens pour ce combat qui peut aider notre continent à s’imposer enfin dans un domaine de pointe».
A l’entendre, nous avons la forte présomption, mieux encore la conviction que certains médias européens créés pour «abreuver les foules africaines d’images» ont fait leur temps. Soit parce qu’elles s’enfoncent dans le passé et n’ont pas su s’adapter, soit parce qu’elles sont soumises à des mouvements centrifuges qui les font éclater ou pousser à la fusion afin de sauvegarder ce qui leur reste d’intérêt. La période actuelle est marquée par la «fin du social» dans le domaine de la gestion des droits de retransmission des manifestations organisées par la CAF voire de la FIFA : aucune théorie ne permettrait d’épuiser cette réalité qui ne peut résister à un système dont l’arrêt de mort est définitivement scellé.
Cette approche nouvelle de l’espace communicationnel africain à la faveur de la CAN 2004 pose la rupture d’avec le mythe fondateur du football africain, qui en faisait jusqu’à un passé récent, un simple spectacle, un divertissement pour les couches populaires et une occupation pour une certaine jeunesse marginale et marginalisée. Quid de tout ça. La bataille de sponsoring et de publicité pour l’acquisition des droits de la CAN tunisienne apporte un démenti cinglant. Sport Five qui gère la publicité institutionnelle pour l’ensemble de la compétition a réussi à obtenir du téléphoniste Nokia, qu’il soit le «lead-sponsor» de la compétition. Il en est de même de la désormais incontournable Western Union, de l’Américain Pepsi Cola et du Japonais Toyota qui sont des firmes faisant partie des principaux annonceurs présents sur cette CAN. C’est dire que les choses ont véritablement changé et rien ne sera plus comme avant ! Ni pour la diffusion, ni pour le sponsoring, ni d’ailleurs pour l’élection à la présidence de la CAF.
HAYATOU : portrait d’un président candidat à sa propre succession.
Assurément, les votes par acclamation font désormais partie du passé. Il y aura match ! Face à un adversaire quasi inconnu, le président sortant de la CAF, candidat à sa propre succession a l’avantage d’avoir pour lui l’authenticité, l’expérience et la légitimité. Son bilan parle pour lui. Ce fils de Lamido (chef peul du Nord Cameroun) dont l’addiction à la piété est l’un des rares détails privés connus du public est aussi cérébral, urbain et pessimiste qu’il sait être spontané, physique, terrien et contradictoirement optimiste! Sa piété ne le conduit jamais à la complaisance, pas plus que sa modestie n’obscurcit sa lucidité. Cette image un peu surannée critiquée hier est reconnue aujourd’hui comme l’une des forces majeures du postulant à sa propre succession.
De son passé de haut fonctionnaire, il a su garder le pragmatisme et, de son ascendance, la pratique du pouvoir portée au détail de l’action, servis par un charisme subtil. Hayatou a construit sa réputation et son destin sur son choix de la réconciliation entre toutes les composantes du football africain. Le socle de son magistère repose sur la pondération et le rassemblement. On peut l’écouter sans jubilation, mais on ne peut que lui reconnaître l’art de l’action même dans l’adversité. Les faits le démontrent aujourd’hui encore; il est l’otage d’un système bureaucratique cairote tatillon, conservateur et servile, survivance d’une époque bien lointaine où le football n’était qu’un divertissement populaire. Hayatou l’a compris. Adroitement, il sait s’en défaire quand la nécessité et l’intérêt du football africain l’imposent.
En fait, le président de la CAF est victime de sa pondération. Cette pondération n’est pas un pis-aller ou un ralliement à la facilité ambiante mais une forme de gouvernance pacifiée. Fanatique de l’explication rationnelle, sa recherche de la vérité d’une situation procède du souci de bâtir un raisonnement qui s’impose à ses interlocuteurs. La clé du personnage est dans la conscience qu’il a de son devoir de chef d’orchestre du grand ensemble du football africain. Espiègle, l’homme sait qu’il n’a pas que des amis dans le milieu du football africain. Il sait s’emparer des armes de ses détracteurs pour les détourner à ses fins. A l’occasion de la dernière élection au poste de président de la FIFA, il est apparu «quelque peu naïf» face à la triste réalité des pratiques peu orthodoxes des plus hautes instances du football mondial. Il n’a peut-être pas su persuader. Mais, il a réussi à convaincre l’opinion et les observateurs de la nécessité d’une réforme en profondeur du football mondial, dont on ne peut plus faire l’économie de l’assainissement. Dans l'ensemble, son action à la tête de la CAF brille d'une ingéniosité consensuelle qui ne fâche ni les conservateurs ni les partisans prisonniers de leurs certitudes, ni les progressistes utopistes. Il calque d’ailleurs sa posture sur cette forme gestion «propre et pacifiée» qu’il sait défendre avec son énergie habituelle. Sa force tient à ce qu'il n'hésite pas à se déployer, partout où il voit des traces de football sur le continent et jusque dans les contrées abandonnées en assurant son développement et son encadrement contrôlés. Pour mener campagne dans la présente élection à la tête de la CAF, il lui a fallu pour une fois faire violence à sa nature et bousculer sa mauvaise conscience, épreuve redoutable pour ce pudique émotif. Il sait qu’il dispose de puissants alliés politiques. Mais, il est suffisamment réaliste pour savoir que dégager une majorité lors d’une élection, nécessite beaucoup de tact et de compromis avec ses adversaires. Expérience oblige.
De plus, Hayatou, substitue volontiers la complaisance passive du milieu à la vision combative. Très souvent exaspéré par les sollicitations intéressées de certains courtisans, il sait conjurer les mauvais démons de l’autosatisfaction; tant la sacralisation du poste semble paralysante. Et, dans le domaine, Dieu seul sait si c’est un autre combat.
En tout état de cause, quel qu’il soit, le futur président doit trouver le moyen de répondre aux défis de notre époque qui est «glocalisante». En clair les deux défis majeurs : résoudre les problèmes du football africain au niveau local, mais songer à l’ancrer au niveau planétaire. N’oublions pas par ailleurs que si la CAN c’est aujourd’hui, demain c’est déjà 2010 avec la Coupe du Monde organisée en Afrique ! Il s’agit d’être visionnaire, réformiste et d’anticiper les enjeux de demain, s’adapter à son époque. Comme nous l’avons toujours soutenu ici même, «plusieurs constats nous permettent de postuler que cette intention réformiste si elle ne prend pas en compte le manque d’harmonisation dans les domaines de la politique sportive, elle pourrait bien signifier alors l’entrée dans une spirale fatale de désintégration du football sur le continent. Ce sport dans le contexte actuel, comme tout domaine public, social et économique devait interpeller, in fine, les politiques. Non pour s’en approprier, mais de participer à la création d’un cadre propice à l’émergence d’une classe de dirigeants soucieux du devenir de ce sport.» Ceci demeure plus que d’actualité : moderniser le football africain. C’est là, l’une des missions du futur élu. Son viatique.
Moderniser, pour rompre avec le mythe fondateur du football africain
Le football africain doit se perpétuer et survivre aux dérives spéculatives des transferts de joueurs formés sur le continent. Néanmoins, s’il n’a pas l’exclusivité des transgressions d’apparat dont le principe commun se réduit à «gagner de l’argent», il doit savoir garder son authenticité et son attractivité. Soit. L’anthropologie sociale du football africain laisse apparaître une organisation basique et le fonctionnement des relations reste déterminé par l’amateurisme. Un ordre symbolique qui dépasse les intérêts du sport. Question de moyens et d’habitude dit-on ! Il est urgent de changer cet état de faits. Des organisations comme l’U.A.F (l’Union Africaine des Footballeurs) sont des exemples pertinents de la capacité des Africains d’impulser et de créer les conditions du passage définitif du football de ce continent vers une modernisation et un professionnalisme que nous appelons de tous nos vœux.
En Afrique il s’est construit à tort ou à raison une conviction selon laquelle le football «en tous les cas, n’est qu’un divertissement» ! C’est son mythe fondateur. Le temps de la rupture est venu. Plus l’organisation est forte, plus la cohésion est forte, plus l’équipe est adaptative et plus forte dans ses résultats. Nous avons conscience qu’il existe des inerties culturelles ancrées dans le football africain, il faut les identifier afin de promouvoir un management performant. Est-il besoin de rappeler que dans une équipe de football, comme dans toute activité humaine, la réussite ne se décrète pas ! Elle se construit. Il faut gérer la vitalité des nôtres afin de créer une spirale positive qui promouvra notre sport roi. Il faut une stratégie socio-dynamique fondée sur la cohésion et non l’affrontement des intérêts personnels et de groupes de pressions. Il faut se rassembler, sans dissoudre les entités et les identités pour bâtir un football d’Afrique avec des footballeurs et des encadreurs africains en Afrique. Le problème n’est pas seulement structurel ou infrastructurel comme on a coutume de le soutenir, il est purement organisationnel. Il n’y a pas de mode d’emploi universel et commode qui permet de moderniser un système. Il s’agit d’être véritablement créatif à la hauteur des exigences et des mutations contemporaines. Toutes les compétitions organisées sur le continent y gagneraient en notoriété et en vitalité.
Dans la compétition, une pensée profonde pour Marc-Vivien Foé
N’oublions pas que la CAN est d’abord une compétition sportive! Quant à nous, fidèle à notre projet éditorial, après avoir couvert tous les rendez-vous impliquant le football africain en 2003, nous serons encore présents à Tunis, au cœur de l’évènement, pour vous rapporter les faits, analyser les performances et contribuer activement au débat sur le devenir du football africain. Partout sur le continent et partout ailleurs, les pronostics vont bon train. A côté des éternelles grosses écuries que sont le Cameroun, le Nigeria, l’Afrique du Sud et le pays organisateur la Tunisie, il y a les outsiders que sont le Sénégal, le Mali et l'Egypte. Des pays comme le Bénin du président Martin Adjagodo, qui place la compétition sous le «signe de Dieu» ou encore le Burkina Faso ne cachent pas leurs ambitions. Au-delà du caractère sportif, il est fort à parier que les uns et les autres auront une pensée fort émue pour le grand absent de cette compétition, Marc Vivien Foé, disparu tragiquement en 2003. In fine, le gagnant de Tunis 2004 sera à n’en pas douter…le football africain. Bonne Coupe d'Afrique des Nations!
Jacques Tidji
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