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Issa Hayatou et la CAF face à de nouveaux défis : organisation, modernisation, mondialisation.

Par Jacques Tidji


Il était temps, sommes-nous tentés de dire ! Avec l’inauguration, au Caire, il y a quelques jours de son nouveau siège, dont elle est l’heureuse propriétaire, la Confédération Africaine de Football a incontestablement franchi une nouvelle étape vers sa modernisation. Doté d’une architecture remarquable, l’immeuble qui abrite désormais les bureaux permanents de la CAF apporte une auréole supplémentaire au football africain et participe de sa crédibilité. Le Président de la Confédération, Issa Hayatou et l’ensemble de son équipe, l’avaient promis, ils l’ont fait ! C’est tout à leur honneur. C’est immanquablement, un acquis -un de plus- qui ne peut que faire la fierté du football africain et de l’Afrique tout court.
Cependant, nous ne pouvons résister à l’envie de souligner que l’érection d’un immeuble aussi majestueux soit-il n’est pas une fin en soit. C’est un instrument de travail qui doit être considéré tel quel. Certes, compte tenu du rôle de plus en plus prépondérant qu’elle est appelée à jouer sur la scène internationale, la CAF ne pouvait l’économie de cette réalisation, qui est loin d’être «un investissement de prestige» comme le prétendent certaines mauvaises langues. A elle, d’être lucide, car d’autres défis s’imposent tout naturellement. Elle a encore plusieurs chantiers qui restent à être menés à leur terme. Des projets qui l’interpellent dans un contexte permanent de compétition et de globalisation tous azimuts. Le football, qui n’est plus seulement jeu et spectacle, est aussi économie et industrie. Ses enjeux qui sont innombrables, s’intègrent dans un contexte plus global de mondialisation. Et, la CAF qui a conscience cette dimension macroscopique, devrait l’inclure davantage dans sa stratégie politique.
Plusieurs observations ont démontré que, plus les objets se mondialisent, plus les sujets se tribalisent. Les footballeurs africains dans leur quête identitaire permanente, noyés qu’ils sont dans la mare du football mondial sont contraints plus que les autres de construire quotidiennement l’être ensemble ! C’est la dure loi de leur sport qui est par nature collectif, mais, qui s’appuie également sur le talent individuel de ses acteurs. Le métissage ethnique et culturel induit par le brassage que favorise ce sport a permis de niveler les valeurs du football, de le rendre universellement attractif. L’Afrique a su en tirer partie, à certains égards. Nous pensons qu’elle possède aujourd’hui des moyens et des arguments pour passer à la vitesse supérieure.
Rappelons que, le contexte de mondialisation sus-évoqué, répond à des critères purement économiques et très souvent politiques. Il occulte la défense des identités propres et a tendance à se laisser emporter par la spirale et le processus d’uniformisation qui s’oppose par définition à la sauvegarde des diversités. Or, nous croyons qu’au regard de la spécificité de notre continent et de son football, la défense des identités culturelles, les nôtres, apparaît comme un phénomène salubre, anti-hégémonique, décentralisateur et porteur d’autonomie, à condition qu’elle s’intègre dans un cadre accepté par tous. C’est pour cela que nous militons pour l’intégration réelle des acteurs nationaux dans la gestion du football continental. N’est-ce pas là le rôle premier de la CAF qui est d’abord une instance confédérale ?
Sur un autre plan, rappelons également qu’ au fondement de l’idée maîtresse de développement du football, il y a le grand paradigme du progrès technique, lequel doit assurer la qualité du jeu. L’Afrique y contribue activement. Elle est en droit d’exiger une meilleure représentativité, mais aussi une meilleure prise en compte de ses besoins et ses exigences. Plus encore, nous pensons que, le caractère méta-national du football, aujourd’hui, ne devrait nullement dissoudre les singularités ethniques, ni ôter aux sélections nationales leur souveraineté, leur droit à exiger de leurs représentants plus de disponibilité, bien qu’ils soient appelés de plus en plus à exercer leur métier aux quatre coins de la planète et à prendre la nationalité de leur pays d’accueil. Ici, nous en appelons à une sorte d’anthropologie du football qui s’appuierait sur l’histoire quotidienne pour bâtir des rapports sans paternalisme entre le continent africain et le reste du monde. N’oublions pas que l’histoire est aléatoire, elle ne se calcule pas. Elle véhicule des faits. Plus nous saturons l’espace, plus nous désertons le temps. Les footballeurs africains qui sont intégrés dans des sélections européennes notamment, le sont davantage aujourd’hui pour leur talent qu’hier par exotisme. Ceci peut être louable à certains égards, mais, il n’en demeure pas moins que, c'est le football africain qui est spolié. Il est donc en droit d’exiger des compensations. La CAF et ses organes spécialisés pourrait y contribuer activement. Mais faut-il encore qu'une plainte des 53 fédérations nationales africaines soit déposée au bureau de la FIFA, comme nous l'indiquait récemment au Caire, un membre de la CAF.
En observant l’histoire du football mondial, on note quelques anecdotes édulcorées, amplifiées par les préjugés et idées préconçues qui ont longtemps desservi les footballeurs africains. Hier, ils étaient traités avec un «certain mépris». Aujourd’hui, les choses semblent avoir évolué dans le bon sens. Deux époques, deux situations différentes. Cependant, parlons plus de comparaison que d’opposition. Quoique, des épisodes récents laissent deviner qu’il existe des oripeaux persistants, d’un certain passé ancré dans les mentalités. Souvenons-nous, il y a quelques mois, de Blatter, maître de la planète football qui manie à l’envi les formules et les images, déclarant péremptoirement : «Je m’occuperai de Monsieur Propre» ! Allusion faite à son adversaire aux dernières élections à la présidence de la FIFA, Issa Hayatou, qui croyait pouvoir opposer aux arguments "sonnants et trébuchants" de son concurrent, un langage de "raison et de sincérité", "de salubrité". Par expérience, nous savons que les propos du Président de la FIFA manquent parfois de nuance et méritent discussion. Mais, du côté de la CAF, cet état de fait est perçu comme une stimulation supplémentaire et une invitation à la persévérance. Manifestement, les inimitiés avérées de certains proches de la présidence exécutive de la FIFA ne semble pas entamer l’enthousiasme du président de la CAF. Au contraire.
C’est une posture louable de la part de la CAF qui est appelée désormais à s’organiser et à se réorganiser : entre réalisme et humilité. Elle doit justifier et pérenniser les derniers résultats sportifs des pays africains sur le plan international, par plus de rigueur et de crédibilité. Au-delà de la simple organisation domestique: coupes continentales des nations ou de clubs, organisation des fédérations nationales, rationalisation des compétitions, harmonisation des calendriers nationaux, il y a des enjeux plus importants : implication réelle au sein des structures dirigeantes des footballeurs africains, professionnalisme, défense au niveau international des intérêts des footballeurs africains, intensification de la coopération avec les confédérations des autres continents, organisation d’une Coupe du Monde en Afrique en... 2010. Autant d’objectifs et challenges réalistes qui exigent une politique volontariste, une approche plus consensuelle que dirigiste, une politique ambitieuse et conquérante afin de sortir de la frilosité et des discours d’intention, en vue de rassembler pour rassurer, réunir pour échanger, relier pour prendre du recul, se rapprocher pour innover en commun.
Mettons également en exergue, la tartufferie, l’imposture récurrente qui consiste à arguer que nos techniciens, dès lors qu’ils sont aux commandes de nos sélections nationales ont tendance à tomber dans le piège de la médiocrité que véhiculent le népostisme, le clientélisme ou la corruption. Pourquoi n’accorde-t-on pas les mêmes moyens aux nationaux, que ceux qui sont inexplicablement octroyés aux expatriés ? Victimes de nos éternels complexes, nous n’osons pas, tout simplement ! Et pourtant, il est largement temps que les choses changent. Le cas d’un pays comme le Tchad, modeste dans le domaine du football, qui s’est attaché les services d’un sélectionneur qualifié camerounais en la personne de Jean-Paul Akono, Champion olympique avec son pays (Sydney 2000), en lieu et place des inévitables encadreurs occidentaux aux compétences et parcours quelquefois incertains, mérite d’être souligné et applaudi. C’est la preuve que, des techniciens existent en Afrique, les bons techniciens aussi. La CAF a là aussi un chantier important, visant à encourager les migrations intra-africains ! Néanmoins, sans verser dans l’excès contraire, elle devrait parallèlement encourager l’implication "sincère" des techniciens étrangers dans la formation des nôtres dès lors qu’ils ne se comportent pas comme des mercenaires ou des simples "touristes" ou "aventuriers". Dans le même ordre d'idée, elle devrait encourager des politiques alternatives de formation visant à préparer les encadreurs et techniciens africains à prendre définitivement et durablement les rênes du football de leur continent. Cette démarche contribuera certainement à identifier les raisons profondes de leurs difficultés au plan local.
Au regard de tout ce qui précède, le moment est désormais venu, pour la CAF d’imprimer sa marque à tous les niveaux du football mondial. Les résultats récents attestent de sa capacité à aller de l’avant. Le Camerounais Issa Hayatou, qui en est le Président, à plus de 55 ans, et également vice-président du Comité Exécutif de la FIFA, est face à des défis majeurs. Homme d’expérience, il devrait définitivement intégrer qu’on ne gouverne pas une institution prestigieuse comme la CAF en étant consensuel à tout prix ! Plusieurs candidats déclarés ou non se lanceront à l’assaut de son bastion. Ses qualités plaident pour lui, les coalitions peuvent avoir raison de ses ambitions désormais connues. Hayatou, après 30 ans dans le milieu du football dispose suffisamment de données, d’informations, de connaissances, de savoirs, de sagesse, bref de recul pour présider la CAF non comme un agrégat de nations, mais comme une entité organisationnelle sérieuse. Il faut passer du tas au tout. L’homme dispose à ses côtés des hommes d’expérience comme Fekrou Kidane qui fut pendant de longues années, directeur du cabinet de Samaranch au CIO. Hayatou a beaucoup œuvré pour le football africain, mais il reste encore beaucoup à faire. Le mythe de "la salubrité" a vécu dans le football, son éthique est à rebâtir. La CAF et son Président sont forcément face à de challenges importants. Vaste programme!
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