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Plaidoyer pour une éthique du football africain, face à sa crise d’identité.

Par Jacques Tidji


Le fait n’est pas passé inaperçu aux yeux des observateurs du football africain et du football tout court. Il y a quelques semaines à la faveur d’une série de matchs amicaux internationaux, on a pu s’apercevoir que les sélections africaines ont globalement effectué leur regroupement en terre européenne ! On a constaté avec une certaine ironie, que la quasi-totalité des joueurs sélectionnés sont des professionnels évoluant hors du continent africain. Entendez par là, des joueurs qui évoluent dans des championnats européens pour la plupart, réputés mieux nantis, indiscutablement mieux organisés. Une situation qui met à nu la difficulté des championnats africains de générer une élite locale compétitive. On ne le dira jamais assez, le football africain d’Afrique se meurt ! Les coups d’éclats de la dernière Coupe du Monde, avec sa diaspora de professionnels ou les exploits individuels des footballeurs africains dans les clubs étrangers ne sont que des leurres, des virtualités qui masquent une triste réalité d’inorganisation au niveau des pays africains pris individuellement.
Football africain : quelle identité ?
On s’est inquiété de la fuite des talents du football africain, comme naguère on fustigea la fuite des cerveaux . Comment rester insensible face à cette situation de déliquescence profonde des championnats africains? Il est incontestable que le football africain est devenu un vaste marché à la merci des agents, des clubs étrangers, plus ou moins vertueux. Pis, il est l’otage d’une caste de dirigeants locaux durablement investis, dont la compétence devient chaque jour discutable, sinon contestable.
Le football, nous l’avons souligné et relevé dans ces colonnes est une industrie, une économie qui nécessitent organisation et stratégie de gestion. Il est en Afrique, plus qu’ailleurs, un acteur incontournable de la société et un élément identitaire à l’échelle de la nation. Dans ces conditions, permettez-nous de noter que "l’ identité et l’ histoire, la conscience originelle du football africain foutent le camp". Que d’errances, que d’improvisation, que de mercantilisme ! L’identité du football africain qui est le produit de l’histoire, dans sa dimension objective est devenu un instrument d’émergence sociale pour certains dirigeants. Le football africain, dans l’ère de la mondialisation et de la "marchandisation" de ses talents a perdu ses repères et a vendu sa conscience. Or c’est dans cette conscience de soi qu’il s’était affirmé comme une identité forte malgré l’amateurisme de ses débuts. Ce football-là n’existait en soi que dans la mesure où il existait pour soi. Or dans ce rapport à soi par lequel un sport se pose comme une entité cohérente, la conjoncture et les mutations ont imposé une véritable dialectique dommageable pour le continent : d’un côté ses talents émigrés vers des contrées plus rémunératrices, de l’autre quelques amateurs, survivant tant bien que mal dans un contexte de misérabilisme et d’exploitation éhontée. Nous ne renions pas au football africain la légitimité de ses luttes pour la reconnaissance mondiale, contre une domination externe qui frisait il y a quelques années encore le mépris ! Ce que nous dénonçons, c’est l’incapacité d’asseoir un football national digne de ce nom, attractif et compétitif. Un quotidien faisait remarquer il y a quelques jours, qu’en Afrique, le football se regardait à la télévision, sur les chaînes étrangères. "Les meilleurs ont quitté le pays. Les gradins de stades en ruines sont désormais vides". Un cynique aveu d’impuissance.
Pour une véritable démarche stratégique
Convenons que le football africain, doit faire son aggiornamento, un état des lieux exhaustif et engager des réformes de fond à l’échelle de ses fédérations. Il est temps de penser une démarche stratégique cohérente. Soulignons que, toute stratégie, quelle qu’elle soit, ne trouve sa légitimité qu’à travers une implication des membres qui participent au destin collectif de son organisation. Cette implication est aisée pour les entreprises dont les performances sont un gage d’opportunités positives pour les différents acteurs concernés. Elle est plus difficile, mais concevable pour une entreprise en difficultés, mais dont la stratégie de "remontée en compétitivité" reposerait sur la mobilisation de l’ensemble de ses acteurs qui peuvent être amenés à faire des efforts pour sauver l’entreprise et, à travers elle, l’ensemble de ses activités. Il faut impliquer dans le schéma, des acteurs compétents, dignes de respect, au-dessus de tout soupçon. Il s’agit véritablement d’identifier les "ressources humaines" -anciens joueurs, techniciens formés, encadreurs actuels et postulants- toutes composantes essentielles du potentiel associatif du football africain. En revanche, un tel souhait d’implication relève du vœu pieu et peut être reçu comme une provocation lorsque la stratégie mise en œuvre repose sur un dispositif dont l’élément essentiel est d’évincer sans inventaire les membres de l’organisation, voués à en être exclus ou à subsister au sein d’un organisme affaibli. Comme on a pu le constater dans d’autres cas, les effets sur l’efficacité risquent d’être inverses de ceux escomptés, entraînant une spirale de perte de compétitivité. Donc, acte.
Le politique, comme porteur d’un projet éthique du football africain ?
Plusieurs constats, nous permettent de postuler que l’intention réformiste si elle ne prend pas en compte le manque d’harmonisation dans les domaines de la politique sportive pourrait bien signifier alors l’entrée dans une spirale fatale de désintégration du football sur le continent. Ce sport comme tout domaine public, social et économique devait interpeller, in fine, les politiques. Non pour s’en approprier, mais de participer à la création d’un cadre propice à l’émergence d’une classe de dirigeants soucieux du devenir de ce sport.
Certes, dans un contexte de globalisation tous azimuts du football, l’accélération du mouvement de mondialisation de ce sport constitue en grande partie la cause externe de la dilution du pouvoir de régulation du politique. Mais cette relative déliquescence renvoie à une dynamique peut-être plus profonde, liée celle-là à des déterminations internes. Avant même en effet que ne se manifestent les signes avant-coureurs du redéploiement de ce sport à l’échelle mondiale à la fin des années quatre-vingt dix et que se profile la représentation d’un monde régi par les seules lois du marché, du profit, la crise des dirigeants s’était donnée comme celle d’une certaine forme de la régulation des rapports entre les clubs et les joueurs : celle qu’avait institué la Fédération-providence. Au-delà des aspects financiers de l’essoufflement du providentialisme, la crise de Fédération-providence a pris la figure d’une crise de légitimité du politique. Cette dernière s’est manifestée dans ce qui a été à la fois, et assez paradoxalement, une désaffection et un surinvestissement du politique dans le football. Un délaissement au nom de l’indépendance et de l’auto-organisation des associations sportives. Surinvestissement ensuite, dans la mesure où les avancées du "football victorieux d’Afrique" mue par la prestation remarquable du Cameroun à la Coupe du Monde 1990 ont permis de poser les jalons d’un football enfin reconnu mondialement.
L’État aurait alors perdu en légitimité à la faveur de ce que l’on pourrait appeler son "instrumentalisation" et de la mise en place d’une régulation de ses rapports désormais conflictuels avec les supra-structures associatives que sont la CAF et la FIFA. Certes, l’erreur fondamentale du politique a été sa tentative de s’approprier, (à juste titre ?), les résultats sportifs, mais, il a oublié son rôle de gestionnaire de la chose publique et de l’espace public. Où sont les infrastructures, où est la politique de relève ?
Le résultat d’ensemble culmine dans un scepticisme corrosif vis-à-vis des institutions sous le fronton desquelles ont été débattues les grandes orientations du football depuis la naissance de ce sport en Afrique. Cela alors même que l’économicisme triomphant appelle justement un mouvement de résistance qui ne peut s’organiser que dans l’espace du politique.
La perspective d’ensemble dans laquelle doit inscrire la réflexion portant sur le politique doit d’abord situer ce dernier dans un rôle de régulateur, disions-nous! Nous parlons bien d’un rôle de régulateur et non de censeur encore moins de décideur. En effet, on peut dire au niveau le plus général que le politique constitue aujourd’hui le lieu alternatif, à l’intérieur duquel le football africain pourrait produire son existence compétitive, sa respectabilité et son indépendance vis-à-vis de l’extérieur. Nous en appelons ainsi à la création d’un véritable cadre éthique du football en Afrique, conduite par le politique.
Qu’on ne comprenne pas à travers notre réflexion, un encouragement à interdire les migrations des footballeurs vers des cieux plus rémunérateurs. Au contraire, nous militons pour une prise de conscience de la nécessité d’une restructuration profonde au niveau national avant le niveau méta-national du football de notre continent. Nous militons pour un véritable projet qu’il se donne afin de concilier les intérêts contradictoires. C’est dans cette perspective, que le politique devrait fonder ses entreprises sur le principe de l’objectivité : la volonté d’ériger en principe éthique des finalités de l’existence du sport qui dépassent le niveau de l’organisation des choses et de la régulation des processus en posant ces finalités en tant que "fins transcendantes": la professionnalisation du football africain. Car, croyons-nous, seule la professionnalisation du football peut générer une réelle économie locale du football, un cadre juridique adéquat pour la protection des footballeurs, un contexte favorable à l’épanouissement des sportifs et la survie des clubs locaux en Afrique. Sans éthique, il n’est d’œuvre humaine pérenne.
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