Le fait n’est pas passé inaperçu aux yeux des observateurs
du football africain et du football tout court. Il y a quelques semaines
à la faveur d’une série de matchs amicaux internationaux,
on a pu s’apercevoir que les sélections africaines ont
globalement effectué leur regroupement en terre européenne
! On a constaté avec une certaine ironie, que la quasi-totalité
des joueurs sélectionnés sont des professionnels évoluant
hors du continent africain. Entendez par là, des joueurs qui
évoluent dans des championnats européens pour la plupart,
réputés mieux nantis, indiscutablement mieux organisés.
Une situation qui met à nu la difficulté des championnats
africains de générer une élite locale compétitive.
On ne le dira jamais assez, le football africain d’Afrique se
meurt ! Les coups d’éclats de la dernière Coupe
du Monde, avec sa diaspora de professionnels ou les exploits individuels
des footballeurs africains dans les clubs étrangers ne sont que
des leurres, des virtualités qui masquent une triste réalité
d’inorganisation au niveau des pays africains pris individuellement. |
Football
africain : quelle identité ? |
On s’est inquiété de la fuite des talents du football
africain, comme naguère on fustigea la fuite des cerveaux . Comment
rester insensible face à cette situation de déliquescence
profonde des championnats africains? Il est incontestable que le football
africain est devenu un vaste marché à la merci des agents,
des clubs étrangers, plus ou moins vertueux. Pis, il est l’otage
d’une caste de dirigeants locaux durablement investis, dont la
compétence devient chaque jour discutable, sinon contestable.
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Le football, nous l’avons souligné et relevé dans
ces colonnes est une industrie, une économie qui nécessitent
organisation et stratégie de gestion. Il est en Afrique, plus
qu’ailleurs, un acteur incontournable de la société
et un élément identitaire à l’échelle
de la nation. Dans ces conditions, permettez-nous de noter que "l’
identité et l’ histoire, la conscience originelle du football
africain foutent le camp". Que d’errances, que d’improvisation,
que de mercantilisme ! L’identité du football africain
qui est le produit de l’histoire, dans sa dimension objective
est devenu un instrument d’émergence sociale pour certains
dirigeants. Le football africain, dans l’ère de la mondialisation
et de la "marchandisation" de ses talents a perdu ses repères
et a vendu sa conscience. Or c’est dans cette conscience de soi
qu’il s’était affirmé comme une identité
forte malgré l’amateurisme de ses débuts. Ce football-là
n’existait en soi que dans la mesure où il existait pour
soi. Or dans ce rapport à soi par lequel un sport se pose comme
une entité cohérente, la conjoncture et les mutations
ont imposé une véritable dialectique dommageable pour
le continent : d’un côté ses talents émigrés
vers des contrées plus rémunératrices, de l’autre
quelques amateurs, survivant tant bien que mal dans un contexte de misérabilisme
et d’exploitation éhontée. Nous ne renions pas au
football africain la légitimité de ses luttes pour la
reconnaissance mondiale, contre une domination externe qui frisait il
y a quelques années encore le mépris ! Ce que nous dénonçons,
c’est l’incapacité d’asseoir un football national
digne de ce nom, attractif et compétitif. Un quotidien faisait
remarquer il y a quelques jours, qu’en Afrique, le football se
regardait à la télévision, sur les chaînes
étrangères. "Les meilleurs ont quitté
le pays. Les gradins de stades en ruines sont désormais vides".
Un cynique aveu d’impuissance. |
Pour
une véritable démarche stratégique |
Convenons que le football africain, doit faire son aggiornamento, un
état des lieux exhaustif et engager des réformes de fond
à l’échelle de ses fédérations. Il
est temps de penser une démarche stratégique cohérente.
Soulignons que, toute stratégie, quelle qu’elle soit, ne
trouve sa légitimité qu’à travers une implication
des membres qui participent au destin collectif de son organisation.
Cette implication est aisée pour les entreprises dont les performances
sont un gage d’opportunités positives pour les différents
acteurs concernés. Elle est plus difficile, mais concevable pour
une entreprise en difficultés, mais dont la stratégie
de "remontée en compétitivité" reposerait
sur la mobilisation de l’ensemble de ses acteurs qui peuvent être
amenés à faire des efforts pour sauver l’entreprise
et, à travers elle, l’ensemble de ses activités.
Il faut impliquer dans le schéma, des acteurs compétents,
dignes de respect, au-dessus de tout soupçon. Il s’agit
véritablement d’identifier les "ressources humaines"
-anciens joueurs, techniciens formés, encadreurs actuels et postulants-
toutes composantes essentielles du potentiel associatif du football
africain. En revanche, un tel souhait d’implication relève
du vœu pieu et peut être reçu comme une provocation
lorsque la stratégie mise en œuvre repose sur un dispositif
dont l’élément essentiel est d’évincer
sans inventaire les membres de l’organisation, voués à
en être exclus ou à subsister au sein d’un organisme
affaibli. Comme on a pu le constater dans d’autres cas, les effets
sur l’efficacité risquent d’être inverses de
ceux escomptés, entraînant une spirale de perte de compétitivité.
Donc, acte. |
Le
politique, comme porteur d’un projet éthique du football
africain ? |
Plusieurs constats, nous permettent de postuler que l’intention
réformiste si elle ne prend pas en compte le manque d’harmonisation
dans les domaines de la politique sportive pourrait bien signifier alors
l’entrée dans une spirale fatale de désintégration
du football sur le continent. Ce sport comme tout domaine public, social
et économique devait interpeller, in fine, les politiques. Non
pour s’en approprier, mais de participer à la création
d’un cadre propice à l’émergence d’une
classe de dirigeants soucieux du devenir de ce sport. |
Certes, dans un contexte de globalisation tous azimuts du football,
l’accélération du mouvement de mondialisation de
ce sport constitue en grande partie la cause externe de la dilution
du pouvoir de régulation du politique. Mais cette relative déliquescence
renvoie à une dynamique peut-être plus profonde, liée
celle-là à des déterminations internes. Avant même
en effet que ne se manifestent les signes avant-coureurs du redéploiement
de ce sport à l’échelle mondiale à la fin
des années quatre-vingt dix et que se profile la représentation
d’un monde régi par les seules lois du marché, du
profit, la crise des dirigeants s’était donnée comme
celle d’une certaine forme de la régulation des rapports
entre les clubs et les joueurs : celle qu’avait institué
la Fédération-providence. Au-delà des aspects financiers
de l’essoufflement du providentialisme, la crise de Fédération-providence
a pris la figure d’une crise de légitimité du politique.
Cette dernière s’est manifestée dans ce qui a été
à la fois, et assez paradoxalement, une désaffection et
un surinvestissement du politique dans le football. Un délaissement
au nom de l’indépendance et de l’auto-organisation
des associations sportives. Surinvestissement ensuite, dans la mesure
où les avancées du "football victorieux d’Afrique"
mue par la prestation remarquable du Cameroun à la Coupe du Monde
1990 ont permis de poser les jalons d’un football enfin reconnu
mondialement. |
L’État aurait alors perdu en légitimité à
la faveur de ce que l’on pourrait appeler son "instrumentalisation"
et de la mise en place d’une régulation de ses rapports
désormais conflictuels avec les supra-structures associatives
que sont la CAF et la FIFA. Certes, l’erreur fondamentale du politique
a été sa tentative de s’approprier, (à juste
titre ?), les résultats sportifs, mais, il a oublié son
rôle de gestionnaire de la chose publique et de l’espace
public. Où sont les infrastructures, où est la politique
de relève ? |
Le résultat d’ensemble culmine dans un scepticisme corrosif
vis-à-vis des institutions sous le fronton desquelles ont été
débattues les grandes orientations du football depuis la naissance
de ce sport en Afrique. Cela alors même que l’économicisme
triomphant appelle justement un mouvement de résistance qui ne
peut s’organiser que dans l’espace du politique. |
La perspective d’ensemble dans laquelle doit inscrire la réflexion
portant sur le politique doit d’abord situer ce dernier dans un
rôle de régulateur, disions-nous! Nous parlons bien d’un
rôle de régulateur et non de censeur encore moins de décideur.
En effet, on peut dire au niveau le plus général que le
politique constitue aujourd’hui le lieu alternatif, à l’intérieur
duquel le football africain pourrait produire son existence compétitive,
sa respectabilité et son indépendance vis-à-vis
de l’extérieur. Nous en appelons ainsi à la création
d’un véritable cadre éthique du football en Afrique,
conduite par le politique. |
Qu’on ne comprenne pas à travers notre réflexion,
un encouragement à interdire les migrations des footballeurs
vers des cieux plus rémunérateurs. Au contraire, nous
militons pour une prise de conscience de la nécessité
d’une restructuration profonde au niveau national avant le niveau
méta-national du football de notre continent. Nous militons pour
un véritable projet qu’il se donne afin de concilier les
intérêts contradictoires. C’est dans cette perspective,
que le politique devrait fonder ses entreprises sur le principe de l’objectivité
: la volonté d’ériger en principe éthique
des finalités de l’existence du sport qui dépassent
le niveau de l’organisation des choses et de la régulation
des processus en posant ces finalités en tant que "fins
transcendantes": la professionnalisation du football africain.
Car, croyons-nous, seule la professionnalisation du football peut générer
une réelle économie locale du football, un cadre juridique
adéquat pour la protection des footballeurs, un contexte favorable
à l’épanouissement des sportifs et la survie des
clubs locaux en Afrique. Sans éthique, il n’est d’œuvre
humaine pérenne. |
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