EDITO - NEWS

La tragédie de Gerland.

Par Jacques Tidji


Quand nous arrivons en fin d’après-midi au Stade de Gerland, ce 26 juin 2003 pour couvrir le match de demi-finale de la Coupe des Confédérations, Colombie-Cameroun, je me rappelle de la remarque de notre photographe : "C’est curieux, mais on ne dirait pas un match international !" En effet, après coup, cette réflexion semble entièrement fondée. Et pour cause. Ce centre de médias, hors du stade, cette kyrielle de policiers, qui semblaient s’ennuyer, ce service de sécurité qui donnait l’impression d’être débordé alors qu’on ne peut franchement pas dire que c’était la foule des grands jours. Au contraire. Les gradins étaient à moitié vides. Quelques groupes de supporters camerounais perdus dans les tribunes. Mais, que tout ceci semble aujourd’hui dérisoire après le drame que nous avons vécu en direct !
Est-ce utile de revenir sur les circonstances de la chute brutale et subite de Marc-Vivien Foé à la 75ème minute de cette demi-finale de la Coupe des Confédérations au niveau du rond-point central ? Quand il tombe en pleine course du haut de stature imposante, dans ce symbolique rond-point, toute la tribune de presse eut un mauvais pressentiment. Il suffit de se remémorer les regards que les uns et les autres se sont échangés, des regards pleins d’inquiétude. Je me rappelle de la scène, comme si j’y étais encore. Je me rappelle de ce joueur colombien, qui, le premier s’est approché de l’international camerounais, gisant inerte! Je me rappelle du même colombien faisant des grands signes pour demander instamment au corps médical d’intervenir. Je me rappelle que le médecin colombien fut le premier à réagir. Ensuite, et ensuite seulement le médecin (?) de l’équipe du Cameroun a daigné se déplacer. Quelques longues minutes, plus tard, on a pu apercevoir, les services de secours et d’intervention du Stade de Gerland. Des brancardiers, maladroits, qui ont failli laisser tomber le corps inerte de Foé en l’évacuant de l’aire de jeu. C’est un Colombien, encore un, qui est venu à leur secours. On n’a pas souvenir, face à la gravité de la situation, d’avoir aperçu ces mêmes secours, "pratiquer un massage cardiaque" pour reprendre l’expression appropriée d’un médecin spécialiste qui ne décolère toujours pas face au "laxisme" constaté ce 26 juin 2003.
"Le Cameroun m’a pris mon mari ! "
Marc Thiébault, le cameraman et photographe d’Africafoot, qui était derrière les buts colombiens, au moment de la dramatique chute de Foé, a, à cet égard, un témoignage évocateur : "J’étais à ce moment là, juste à côté du cameraman officiel, placé derrière les buts colombiens. Quand il a fait un gros plan de Foé au sol après sa chute, il s’est tourné vers moi et m’a dit" : "C’est dingue, j’ai vu qu’il avait les yeux révulsés. J’ai peur ; ça doit être mauvais". Quand, trois quarts d'heure après la fin du match, l’information du décès de Marc-Vivien Foé, s’est répandue dans le hall médias installé sous un chapiteau attenant au stade, je ne peux oublier les cris d’horreur qui ont fusé de toute part. Les journalistes courraient dans tous les sens, hagards, ne sachant trop quelle attitude adopter, comment traiter cette information. Une tension à couper au couteau était perceptible. La consternation et la surprise que j’y ai vues sont indescriptibles. Un drame incroyable en plein stade de football ! Je me souviens de ce cri terrible de désarroi de l’épouse du disparu, soutenu par quelques amis : "le Cameroun m’a pris mon mari". Je me souviens du journaliste camerounais, Jean-Lambert Nang, complètement abattu, pleurant à chaudes larmes, affalé sur le gazon. Je me rappelle cette question que ce dernier me pose quelques minutes avant l’annonce officielle de la mort de Foé: "Dis-moi Jacques, tu as les dernières informations, toi?" Je lui répondis, éperdu : "Jean-Lambert, tout ce que je peux te dire c’est que c’est mauvais. Mais, aucun officiel de la FIFA n’est encore venu nous confirmer le décès".
"Où sont les officiels de la FIFA ?"
La FIFA, justement parlons-en ! On ne l’a pas beaucoup aperçue à Gerland. Le président de la vénérable instance semble dire aujourd’hui que "la FIFA était représentée à Lyon, à ce match par Issa Hayatou, en sa qualité de vice-président de la FFA". Ce qui est sans réel fondement. Issa Hayatou, avec lequel j’ai pu échanger quelques mots à la fin du match m’a clairement fait entendre, qu’il était présent à Lyon, avec femme et enfant, parce que c’est le Cameroun qui jouait. "Où sont les officiels de la FIFA?" me demandera Mourad Mazar, président de l’Union des Footballeurs Africains, pleurant à chaudes larmes. Mon sentiment personnel est que la FIFA a préféré les lambris et le luxe de la loge présidentielle du Stade de France et les caméras de TF1, à une heure de grande écoute, à l’anecdotique Colombie-Cameroun, de Lyon, retransmis à une heure de faible audience sur la très confidentielle chaîne de télévision Eurosport.
Du côté camerounais, je ne peux m’empêcher de repenser à Roger Milla, en pleurs, le Lion était loin du buteur de 1990, de la rencontre Colombie-Cameroun. Tout cela est bien dérisoire et accessoire, à ce moment-là ! Ils étaient tous là, les hauts responsables camerounais : le Ministre d’Etat chargé de la Culture, Léopold Ferdinand Oyono; le Ministre des Sports, Ismaël Bidoung ; le Président de la Fédération Camerounaise de Football, Iya Mohamed et son vice-président, Emedec, ainsi que tous les responsables officiels et officieux du "Team" des Lions Indomptables. Au Cameroun, ça a été un choc. Le président Biya, lui-même est intervenu pour adresser ses sincères condoléances aux proches du disparu. Le Cameroun vit un traumatisme national. Les supporters, restés nombreux, jusque tard dans la soirée, aux abords du Stade de Gerland étaient tous consternés et révoltés face à ce qui venait de se passer. "Je n’arrive pas à croire que Foé est mort. Il m’a encore appelé ce matin. Un brave garçon qui vient d’acheter une maison à sa famille ici à Lyon," me confiera un de ses amis complètement retourné. On pouvait lire l’incrédulité dans les yeux des supporters venus du Cameroun, de Paris, de Lyon et des autres villes de France. Dans la soirée, une veillée funèbre spontanée a été organisée dans une grande salle lyonnaise : des témoignages émouvants, encore des pleurs et des cris de colère. Un supporter parisien m’a dit : "il m’a semblé à un moment donné du match voir Foé demander à son coach Shaffer de le remplacer. C’est pour cela qu’on a vu tout de suite deux joueurs aller s’échauffer. Mais, malheureusement Foé est tombé avant qu’il ait procédé à la substitution".
Un grand bravo aux Colombiens et aux joueurs français.
Les Colombiens, dans cette affaire ont été d’une dignité exemplaire qui force l’admiration et il nous a semblé particulièrement opportun de leur rendre hommage. En effet, c’est eux qui les premiers ont réagi après la chute de Foé, c’est encore eux, par le biais de leur staff médical, qui ont été les premiers à intervenir. En signe de solidarité les joueurs colombiens, eux aussi choqués, sont restés jusqu’au bout dans les vestiaires avec leurs adversaires camerounais. Ils ont d’ailleurs tenu à faire une prière en la mémoire du défunt avant de quitter Gerland. Une émotion collective, qui fait honneur à la grande famille du football. Une famille du football qui s’est sentie touchée au plus profond d’elle-même en commençant par les joueurs de l’équipe de France, qui ont tenu à rendre hommage au disparu. Quelques-uns en étaient d’ailleurs proches : Steve Marlet, Sidney Govou, Grégory Coupet et bien entendu le sélectionneur Jacques Santini, qui l’a entraîné à l’Olympique Lyonnais. Devant les caméras de TF1, à l’issue de la victoire face à la Turquie, il n’a pas réussi à contenir son émotion: "c’était un grand homme, très attachant et sérieux dans son travail !".
"Le sport doit être le plus fort. La finale doit se jouer"
Le président de la FIFA, Joseph Blatter, a confié son émotion à la presse : "Depuis 28 ans que je suis à la FIFA, je n’avais jamais vu ça". Il poursuit en ajoutant : "Le sport doit être le plus fort. La finale doit se jouer". En effet, pendant les quelques heures qui ont succédé à l’annonce officielle du décès de Marc-Vivien Foé, la confusion était telle que personne ne savait si les Lions Indomptables allaient livrer la finale du 29 juin face aux Bleus au Stade de France. Les avis étaient partagés. Les footballeurs et les encadreurs camerounais ont finalement pris l’option de livrer cette rencontre, en l’honneur de leur camarade et ami, obtenant l’autorisation exceptionnelle de jouer avec le nom de Foé marqué sur leurs maillots. Une finale qui a forcément une résonance particulière. Un hommage digne du personnage emblématique qu’a été Marc-Vivien Foé. A à peine 28 ans, il passait pour un des cadres de l’équipe, dont il était indiscutablement l’un des piliers.
L’indignation de notre rédaction
Mais, comme toujours en pareille circonstance, il se trouve quelques personnes, pour faire entendre leur différence et de la pire des manières. A commencer, par Joseph Antoine Bell, qui semble insinuer que cette mort aurait des causes "extra sportives" en laissant sournoisement entendre qu’on l’aurait "aidé à mourir." C’est tout simplement scandaleux de lire ou entendre des choses pareilles. Bell devrait, absolument apprendre, une bonne fois pour toute à se taire. Quand on n’a rien à dire, il vaut mieux se taire et surtout en pareille circonstance. Il en va de même de cette presse à sensation qui, sans crier au "dopage", n’en dit pas moins le contraire. A la rédaction, l’ensemble de nos équipes "télévision" actuellement à Londres, pour le reportage des matchs pour le compte d’une chaîne internationale sud-africaine et "presse écrite" à Gerland et au Satde de France tiennent à dire clairement leur indignation face à ces insinuations grotesques et déplacées.
Foe fut un grand homme
Foé fut un garçon exemplaire. Il ne buvait pas d’alcool et ne fumait pas non plus. C’était la pondération et le professionnalisme incarnés. Foé fut un grand homme. Notre rédaction lui rend hommage et adresse à sa famille ses condoléances les plus attristées. Foé fut exceptionnel ! Nous ne t’oublierons jamais Marco !
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