Laurent Pokou : «J’ai quelquefois de l’amertume, quand je vois le sort réservé à certaines anciennes gloires du football africain»Par Jacques Roux et Jacques Tidji dans les locaux d’Africa N°1 à Paris |
| L’Ivoirien
Laurent Pokou est
un sportif de légende. Footballeur mythique, il détient
jusqu'à présent (2004), le titre de meilleur buteur de
la Coupe d’Afrique des Nations avec 14 buts. Il a également
à son actif le records du plus grand nombre de buts marqué
au cours d’une rencontre en CAN (5 buts), contre l’Ethiopie.
On le surnomma pour la circonstance, "L'homme d'Asmara".
Réputé pour son franc parler, l’homme est devenu
au fil des années le symbole et la référence du
football ivoirien à travers la planète, dont il est historiquement
le premier professionnel à avoir évolué hors des
frontières de son pays, la Côte d'Ivoire. Passeur exceptionnel,
buteur hors pair, il fit les beaux jours du club français de
l’AS Nancy Lorraine au côté du tout aussi mythique
Michel Platini. Il fut aussi le pilier des quatre «Mousquetaires
Africains» de Rennes avec le Camerounais Léa Eyoum Charles,
le Malien Fantamady Keita et le Marocain Hanafi. Africain convaincu,
Laurent Pokou, . aujourd’hui
membre de la Fédération Ivoirienne de Football, sous le
règne du président Jacques Anouma, est l’un des
dignes ambassadeurs du sport et du football du continent dans le monde.
Dominique Collona, l'ancien gardien des buts de l'équipe de France
dans les années 60 et ancien entraîneur du Cameroun, pense
qu'il était plus doué que Roger Milla. Est-il encore utile
de souligner ici, l’amnésie des dirigeants du football
africain dans ce domaine ? Le meilleur buteur de la Coupe d’Afrique
des Nations, devrait recevoir de temps à autre une invitation
du football africain. Laurent Pokou a été, il est et restera
un grand du football africain. De passage à Paris, à la
tête d’une importante délégation franco-canadienne,
pour la promotion du projet «Galaxie
Jeunesse» destiné à développer un programme
d’activités sportives, éducatives et culturelles
à travers la Côte d’Ivoire, avec des ramifications
sur le continent africain, nous l’avons rencontré. Interview
exclusive, d’un homme serein, mais passionné : la voix
de la sagesse, tout simplement ! |
Africafoot.Com
: Laurent Pokou à Paris, peut-on savoir ce qui vous amène
en France? |
Laurent
Pokou : La raison est toute simple. Je suis là pour présenter
un projet
sur le développement du football en Côte d’Ivoire
et en Afrique. Avec les responsables de ce projet,
nous venons rencontrer des partenaires français. C’est
un projet monté par un Ivoirien vivant au Canada, en la personne
de Brou Aka qui est avec nous, dans cette délégation.
Nous avons le chargé de la communication, Monsieur Jean Louis
Farah Touré, un journaliste sportif bien connu sur le continent
africain, car correspondant d’Africa N°1 et de l’AFP
en Côte d’Ivoire (debout à droite sur la photo).
Dans cette délégation, nous avons un Canadien, Monsieur
Firgurin, qui adhère au projet
depuis le début et qui a fait le déplacement de la Côte
d’Ivoire et de la France. C’est pour vous dire que ce projet
qui rentre dans le cadre de l’épanouissement de la jeunesse
sportive africaine a obtenu un soutien énorme et une attention
particulière de plusieurs sportifs, dont moi-même. Je souhaite
voir plusieurs footballeurs du continent et de la planète soutenir
ce projet car je crois que l’avenir de nos enfants
désirant pratiquer le football de haut niveau afin de continuer
le travail des anciens que nous sommes, en dépendra. Je crois
que nous, anciens footballeurs devrions plus nous impliquer dans ce
genre de projet pour aider la jeunesse sportive, car si nous ne le faisons
pas, le politique ne le fera point. Vous n’avez qu’à
regarder ce qui se passe sur le continent pour comprendre que ces derniers
ont d’autres préoccupations que le développement
de ce sport. Alors, c’est à nous de mettre le bleu de chauffe
pour que notre sport, le football, soit préservé et que
ceux qui peuvent transmettre leur savoir à travers des projets
comme celui-ci le fassent. Ce projet a été présenté
en 2002 à Abidjan, aujourd’hui, nous pensons qu’il
est mûr pour éclore et surtout je crois qu’il a droit
de cité et nous appelons tous les partenaires désireux
de s’investir dans une cause juste de nous rejoindre afin de permettre
à notre football de gravir d’autres marches. Il est important
de souligner que cette forte délégation est conduite par
l’ex-ministre de la Culture de Côte d’Ivoire, Monsieur
Bernard Dadié qui n’a pas hésité à
s’investir dans cette opération. Ce voyage est pour moi,
l’occasion de retrouver les amis que j’ai laissés
en France. |
| Africafoot.Com
: Vous n’avez toujours pas, dans votre réponse,
spécifié la nature de votre projet, nous avons compris
que nous parlons de développement du football en Côte d’Ivoire
et en Afrique. Mais, en quoi consiste-t-il ? |
Laurent
Pokou : C’est un
projet qui porte le nom de «Galaxie
Jeunesse», qui se veut une société à
coloration enneigée. La mission est toute simple. Il s’agit
d’offrir à la jeunesse ivoirienne et africaine, dans une
perspective de développement durable, des outils de connaissances,
des possibilités, lui permettant d’accéder à
des infrastructures d’activités sportives, éducatives
et culturelles dans un environnement favorisant l’épanouissement
personnel, l’autonomie, la réalisation et le dépassement
de soi. |
Africafoot.Com
: Si nous avons bien compris, c’est un centre de formation
dont on parle, bref, l’on rentre dans une éducation de
la jeunesse par le canal du sport et du football en particulier…
|
| Laurent
Pokou : Oui, le but est de réunir des jeunes footballeurs
dans un établissement de sport-étude,
un centre sport-métier. Vous le savez autant que moi; le football
est u n
vecteur de communication indéniable dans le monde, partout où
des foyers de tension sont allumés, plusieurs activités
s’arrêtent, mais le football lui continue et beaucoup se
réconcilient en pratiquant ce sport. Le sport va nous servir
de tremplin pour donner un métier à ceux qui ne pourront
pas pousser plus loin sa pratique, car vous vous en doutez certainement,
tout le monde n’arrive pas au bout en devenant professionnel,
mais ils auront au moins un métier à la clef qui leur
permettra de s’insérer dans la vie active. C’est
cela qui est important! Nous allons impliquer des opérateurs
économiques du pays afin qu’ils puissent venir recruter
dans nos écoles des garçons bien formés et surtout
prêts à intégrer le monde du travail. Nous ne voulons
donc plus nous présenter en mendiant, ou, disons comme des gens
qui tendent en permanence la main, nous avons un projet bien ficelé
qui devra intéresser les partenaires que nous sommes appelés
à rencontrer à l’étranger comme sur le continent.
|
Africafoot.Com
: Revenons à l’homme ! Quand on sait le travail
que vous avez fourni au nom du football africain, recordman des buteurs
de la CAN (14), vous êtes également le joueur qui a marqué
le plus grand nombre de buts au cours d’une rencontre en CAN (5
buts), contre l’Ethiopie si nous ne faisons pas erreur…
Quelle est l’image que vous avez du football du continent et celui
de votre pays, la Côte d’Ivoire, aujourd’hui ? |
| Laurent
Pokou : Je dirais que chaque joueur a son temps. Nous avons fait
le nôtre et c’est aux jeunes d’aujourd’hui d’écrire
leurs pages de l’histoire de notre
football. Certains feront de grandes choses, d’autres passeront
à côté de l’histoire comme cela se passe dans
tous les domaines. Vous savez ce qui me désole aujourd’hui,
c’est de voir que certains joueurs n’ont aucune valeur intrinsèque,
aucun respect pour le drapeau et la sélection nationale. La valeur
de l’homme, la valeur individuelle. Je voudrais parler ici des
joueurs qui ont cette propension à prendre les matches à
leurs comptes, ces joueurs qui prennent la décision de changer
le cours d’une rencontre. Ils manquent cruellement en ce moment
sur le continent. Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir
des changements permanents d’entraîneurs qui copient des
schémas européens et qui viennent nous les imposer ou
alors ce sont n os
jeunes talents qui partent très tôt vers l’occident
et qui oublient les fondamentaux des enfants de la rue qu’ils
sont ou disons qu’ils étaient. Je ne sais pas! Peut-on
dire aujourd’hui que ce sont les schémas imposés
par les entraîneurs qui étouffent notre football, je ne
pourrais l’affirmer. A l’époque, l’Africain
avait la possibilité de modifier le résultat d’un
match et nous avions plusieurs joueurs de cet ordre. Dans chaque équipe
lors des coupes d’Afrique, chaque pays présentait au moins
un footballeur sur qui reposait le plus souvent la décision du
match, et il répondait généralement présent.
C’est ce qui nous manque aujourd’hui. Il n’y a plus
de joueurs d’instinct et je
place cela sur l’évolution du temps. Je crois que c’est
à nous de remettre les choses en place en étant présents
sur le terrain pour susciter cela chez nos jeunes, en apportant ce qui
a toujours fait la force du footballeur africain. Oui, il est temps
de présenter nos méthodes de formation avec tout ce qui
a caractérisé la progression et la valeur du footballeur
du continent et commençons par réveiller cet instinct
qui a fait notre force et la différence avec les footballeurs
européens qui ont toujours respecté des schémas
d’école... Nous avons aussi les nôtres qui nous viennent
de la rue et du sable des plages, il est temps de les
montrer, bref de les enseigner aux jeunes. Ne dit-on pas que le football
est une école de la vie ? Alors les enfants qui suivent le football
doivent avoir des modèles qui se font rares de nos jours. Ils
ne rêvent plus de devenir Roger Milla, Salif Keita ou Laurent
Pokou, mais ils veulent gagner de l’argent comme Kolo Touré
et autres, vous voyez la différence ? C’est pour cela que
nous devons ramener le rêve perdu des jeunes joueurs. Il est utile
de rappeler aussi à ceux qui ont tendance à l’oublier.
On ne peut pas construire l’avenir sans se référer
à l’histoire ! |
Africafoot.Com
: Oui, le jeu évolue et des joueurs de votre trempe s’éteignent,
des garçons comme Salif Keita, Roger Milla, Abedi Pelé,
Georges Weah ne courent plus les rues. Pensez-vous que le continent
a encore ces félins, ces lumières, avec le génie
qui vous caractérisait ? |
Laurent
Pokou : C’est une question très pertinente et qui
m’interpelle. J’ai longtemps pensé à ce problème
et je crois que oui, les félins existent sur le continent. Quand
je regarde les enfants jouer dans les rues, je suis persuadé
que le talent existe et exister a
toujours sur le continent. Il suffit de chercher au bon endroit, car
ne l’oublions pas le football étant devenu un métier,
beaucoup de jeunes plongent dans cette voie et quelquefois des mauvaises
graines passent entre les mailles du filet et se retrouvent sur le marché
avec l’aide de managers véreux qui ne pensent qu’à
se remplir les poches. Nous devons être sérieux dans notre
élaboration de stratégies et surtout dans notre approche
du professionnalisme qui ne sera jamais celui pratiqué en Europe,
sur le plan financier, mais qui devrait s’en rapprocher sur la
méthodologie et le sérieux que les Européens mettent
dans la formation de leurs jeunes. Je suis désolé de voir
que parmi les footballeurs africains évoluant en France, nous
retrouvons encore des joueurs qui n’ont aucune conscience professionnelle
et surtout qui ne respectent même pas le métier qui les
nourrit. C’est ce qui explique un peu cela, c’est dommage!
Ils viennent jouer à l’économie en sélection
nationale, je ne sais pas où se trouve la limite et je crois
que les dirigeants sont aussi responsables de cette dérive que
certains ont longtemps entretenue. Il y a tout un amalgame qui fait
que nous n’avons plus de joueurs mordants. |
| Africafoot.Com
: Vous êtes un personnage mythique du football africain,
incontestablement une valeur sûre du continent et une référence
du football ivoirien pour ceux qui veulent ou semblent être amnésiques,
au fait, que devenez-vous? Est-ce que vous participez activement à
la vie du football dans votre pays? Etes-vous associé au sein
du staff technique national actuel ? Etes-vous proche du Stade d’Abidjan,
de l’Africa Sport, de l’ASEC ? Bref, quel est votre rôle
dans le football en Côte d’Ivoire ? |
| Laurent
Pokou : Merci de me poser cette question, car vous venez de me
toucher particulièrement.Vous savez, je suis moi-même…
Vous m’avez posé une question assez complexe car je dois
parler de moi et je n’aime pas beaucoup cela. Ce que je p eux
dire ici, c’est que ce n’est pas moi qui vais décider
d’occuper un poste en forçant la porte des dirigeants de
mon pays, l’adage qui dit «nul n’est prophète
chez soi», prend de plus de valeur à mes yeux et j’arrive
à ce jour à m’y faire. Je crois qu’il appartient
aux dirigeants de mon pays de voir si Laurent Pokou est en mesure d’appartenir
à la famille du football ivoirien en y apportant son savoir et
son expérience. Dites-moi, comment se fait-il que des hommes
qui ont évolué avec moi comme Michel Platini et autres
sont reconnus par le milieu du football de leur pays et chez nous l’on
est encore entrain de se poser des questions pour savoir si l’on
doit faire confiance à un ancien footballeur pour parler au nom
du football. C’est hallucinant de savoir qu’après
une carrière bien remplie dans le monde du football, nous devons
encore nous battre pour intégrer notre famille. Qui mieux que
nous peut donner ce que nous avons apporté à ce sport?
Je trouve cela très réducteur et insultant pour nous les
anciens. Mais, je souhaite que vous sachiez qu’au jour d’aujourd’hui,
je suis membre de la Fé dération
Ivoirienne de Football (FIF) et je fais partie d’une commission
qui s’occupe de la compétition des jeunes. Je tiens ici
à rendre hommage au président de la FIF, Monsieur Jacques
Anouma, qui est entrain de faire une certaine révolution au niveau
du football de mon pays et qui reconnaît quand même le mérite
de certains footballeurs qui ont apporté un temps soit peu au
football ivoirien. Au niveau de l’ASEC d’Abidjan, je pense
que j’ai apporté ce que je pense être juste, mais
je préfère ne pas trop rentrer dans les détails.
C’est la même chose, c’est aux dirigeants de savoir
si je suis capable d’apporter au club ou pas. Je reste dans le
domaine du sport et du football en particulier. Cela personne ne viendra
me l’enlever, c’est pour cela que mon jeune frère,
Aka Brou Henri Georges est parti du Canada pour venir me solliciter
afin de permettre la réalisation du projet «Galaxie Jeunesse».
C’est pour cela également que je lance le cri de ralliement
à l’attention des anciens sportifs, afin que chacun de
nous apporte à ce projet son savoir-faire. |
Africafoot.Com
: Restons dans ce qui est le cœur du football africain,
et parlons de la Côte d’Ivoire. Yéo Martial a été
jusqu’à preuve du contraire celui qui a apporté
la seule CAN gagnée par les Eléphants. Il s’est
succédé des entraîneurs européens, le dernier
en date est le fameux Henri Michel, qui est arrivé, l’on
ne sait trop comment chez vous, encore que sa présence est discutable,
comme celle de Guy Stephan au Sénégal et de Schaëfer
au Cameroun. Comment expliquez-vous que les dirigeants africains ne
fassent pas confiance aux techniciens locaux ? |
| Laurent
Pokou : Je n’en sais rien. Pourquoi Laurent Pokou n’irait-il
pas au Cameroun, au Gabon, au Bénin, au Togo, au Ghana…
apporter son savoir, véhiculer
une image, celle du football africain, avec d’autres sportifs
de renom qui ont fait le bonheur du football de notre continent? Pourquoi
les entraîneurs européens sont-ils présents en Afrique
et nous absents sur notre propre continent? Pourquoi ne voit-on pas
d’entraîneurs africains dans les clubs en Europe ? Je crois
qu’il y a des valeurs que nous devons comprendre et préserver
pour construire un football fort, mais tout le monde ne peut pas le
comprendre car beaucoup de dirigeants ne viennent pas du milieu du football.
Il est temps de comprendre que l’Afrique ne doit pas rester un
éternel assisté. Nous avons des hommes et des femmes capables
de travailler pour améliorer les choses, mais certains dirigeants
veulent à tout prix montrer que sans eux, rien ne peut marcher.
Je crois qu’il est temps de ne plus faire la politique de l’autruche,
mais votre question est pertinente et complexe, oui, pourquoi les footballeurs
africains sont mis à la poubelle dès la fin de leur carrière
? Je me pose encore la question à ce jour, je ne comprends pas
ce qui se passe dans l’esprit des dirigeants de ce football. |
Africafoot.Com
: De manière générale, à quoi est
due la mise à l’écart des anciennes gloires du football
africain ? |
| Laurent
Pokou : Je crois que c’est le changement perpétuel
des responsables de notre football qui semble être l’une
des causes de cette situation
dommageable. Vous savez, on ne laisse pas les gens travailler comme
il se doit. Il est temps aussi de mener des réflexions sur ces
problèmes et bien d’autres. Nous devons organiser des forums,
des ateliers sur le développement du football de notre continent.
Comment voulez-vous savoir si nous sommes capables de travailler si
l’on n’a pas la possibilité de le faire? Je vous
disais tantôt que en Côte d’Ivoire, le Président
Anouma s’est penché sur la question et je crois qu’il
va y avoir des changements dans le milieu du football de mon pays et
probablement que d’autres fédérations suivront l’exemple
prônée pa r
Jacques Anouma. En Afrique, l’on a besoin immédiatement
des résultats, ce qui fait que l’on n’a pas le temps
de s’installer que l’on est déjà sorti. Sauf
bien sûr, les Européens qui sont pardonnés en cas
d’échec, ils partent le plus souvent d’eux-mêmes…
et à qui l’on donne le temps de s’installer. Nous
passons en plus le temps à dénigrer nos propres techniciens,
il faut avoir le courage de le dire et c’est dommage. On crois
que ce qui est exporté est meilleur par rapport à ce que
l’on a. C’est un aspect qu’il va falloir corriger
à l’avenir. Faites un sondage vous verrez que dans aucun
pays africain, la préférence ira à un entraîneur
expatrié, ce n’est point par moment la volonté de
nos dirigeants, mais celle de nos populations, parce que l’on
en quête du résultat immédiat. Alors que si l’on
prend le temps de travailler en profondeur, les résultats seront
plus présents dans la durée et cela permettra et facilitera
l’éclosion de ce sport en Afrique. Nous sommes nos propres
fossoyeurs. |
Africafoot.Com
: Laissons les fossoyeurs faire leur travail et regardons ensemble
cette équipe de Côte d’Ivoire qui semble être,
sur le papier, très forte ! Pensez-vous que c’est la bonne
année, pour les Eléphants, d’obtenir le ticket pour
la prochaine Coupe du Monde ? |
| Laurent
Pokou : Il faut dire que le football n’est pas une science
exacte. En tant qu’Ivoirien et patriote, je dirais que c’est
la Côte d’Ivoire qui doit se qualifier
pour le prochain mondial et avec ce statut, je ne peux pas souhaiter
autre chose. Mais la vérité du terrain est aussi autre
chose. Voyez le Bénin qui a mis le Cameroun en difficulté
lors de la première journée. La Libye qui a perdu sur
un écart de deux buts devant la Côte d’Ivoire...
Je crois qu’il sera difficile aux ténors du groupe, à
savoir les Lions Indomptables et les Eléphants de passer facilement,
il va falloir aller chercher des points gagnants à Cotonou, à
Tripoli et à Khartoum. Quand je jouais au football, je ne gagnais
jamais un match à l’avance, car les choses pouvaient changer
en cours de jeu. Il fut des moments
où je me sentais en super forme et sur le terrain, je fus en
dessous de mes espérances. Je crois qu’il faut garder la
tête froide. A ce jour, l’on voit l’éclosion
des pays qui veulent atteindre le haut du pavé, comme le Bénin,
le Rwanda. Il faudra compter avec eux et s’en méfier. Ces
pays se préparent en conséquence et font tout pour réussir
leur entrée dans la cours des grands et il serait dommage de
les négliger. Il faut savoir qu’il n’y a plus de
petites équipes, il n’y a plus de petit pays de football.
Je pense que la Côte d’Ivoire a une très belle équipe,
mais il va falloir respecter les consignes de Henri Michel, l’entraîneur,
car s’il n’est pas écouté, ce sera le début
du déclin. Dans une équipe, il ne faut pas seulement avoir
des joueurs de qualité, mais des hommes
qui sont là pour préparer un projet et tout le monde doit
mettre la main à la pâte pour réussir ce projet.
Donc il faut un esprit de groupe et une équipe qui remporte une
victoire c’est parce que tout le monde a la même philosophie.
Le Cameroun n’est pas arrivé au sommet par hasard, c’est
le travail des joueurs et l’esprit qui les habitent qui a le pouvoir
de les transcender au moment qu’il faut et le jour qu’il
faut. Ce sont des guerriers qui savent répondre présents
le jour J. Nous avons gagné difficilement devant la Libye (2-0),
d’aucuns pensaient que nous allions écraser les Libyens,
la vérité se trouve donc sur le terrain… |
Africafoot.com
: Vous avez raison et nous qui parcourons le football africain
depuis pas mal de temps, n’arrêtons pas de le déclarer.
Nous avons vu le réveil du football Burkinabè en 1998,
celui du voisin malien en 2002, le monde était étonné
de la prestation du Rwanda et des Ecureuils du Bénin, récemment
en Tunisie, la Côte d’Ivoire, le Sénégal et
le Nigeria, ne sont plus les tout puissants de l’Afrique de l’Ouest
On peut dire que vous avez été les premiers à croire
aux centre de formations et vous en récolté les fruits
car c’est la génération des académiciens
qui fait cette équipe nationale d’aujourd’hui…
|
| Laurent
Pokou : Je n’ai jamais dit que la Côte d’Ivoire
n’est pas organisé sur le plan de la formation, et surtout
que la relève n’est pas assurée sur le plan local.
Je dis que tous les pays se mettent au travail, vous avez évoqué
le Burkina Faso, le Mali, pour ne citer que ceux-là, vous constaterez
que les centres sont présents. Le travail est fait par les responsables
locaux, malgré les maigres moyens en leur possession, ce sont
des pays à féliciter et je le fais à travers vous.
Vous avez le centre Salif Keita au Mali qui donne de bons résultats,
Vous avez évoqué l’Académie de l’ASEC,
mais vous savez dans d’autres pays le travail est aussi fait mais
l’on en parle très peu, faites un tour au Ghana, vous serez
bluffer. Les gens travaillent pour rendre leur football compétitif.
Sans formation, il n’y aura point de résultats durables.
C’est dans ce contexte là que le projet «Galaxie
Jeunesse» s’insère et c’est pour cela que
je m’investis pour sensibiliser des partenaires et les amener
à nous suivre dans la voie qui nous est tracée. Tout est
une question organisationnelle et seuls ceux qui seront méthodiques
et bien structurés arriveront à durer, les autres sont
appelés à disparaître. Il ne faut donc pas former
pour former, mais former pour une bonne utilisation du potentiel humain
en notre possession. |
| Africafoot.com
: Vous ne pensez pas qu’il est utile de former pour permettre
dans un premier temps l’intégration des jeunes dans le
championnat local afin de le rendre plus fort et ensuite penser à
envoyer vers l’étranger ? Dominique Colonna disait, «il
faut arrêter de faire de l’élevage pour d’autres
centres d’élevage, formez pour votre football»!
Qu’en pensez-vous ? |
| Laurent
Pokou : Je suis de son avis et je vous vois venir… Dominique
Colonna
(Photo de gauche) a raison de s’inquiéter, nous devons
former pour d’abord permettre à notre football d’en
bénéficier sinon, ce serait un éternel recommencement.
Il faut penser à soi en premier et ensuite regarder vers l’Europe
si nous ne pouvons pas instaurer le professionnalisme. Je ne voudrais
pas toucher ce point sensible parce que je risque d’être
traité pour ce que je ne suis pas et vous m’avez compris.
Tous les jeunes Africains veulent se rendre en Europe, car le football
en Afrique n’est pas professionnel et les dirigeants n’y
songent même pas. Alors que c’est un moyen de créer
des emplois, l’on évoque toujours le manque de moyens,
mais je crois que l’on commence à ne plus trop y
croire. C’est un viel argument qui ne tient plus la route. Il
serait temps de réfléchir sur la question, car nous risquons
de perdre tous nos talents comme il fut un temps pour la fuite des cerveaux
de l’Est vers l’Ouest en occident. Si tout le monde quitte
le continent, quel football aurons-nous ensuite? Dominique Colonna pense
vrai, si vous avez un élevage et que vous passez le temps à
vendre les poussins, votre poulailler sera composé de vieux coqs
et de vieilles poules, comment allez-vous faire après pour renouveler
la population de votre ferme ? C’est très caricatural et
un peu réducteur, voire méchant, mais c’est une
analyse qui devrait
interpeller tout le monde car l’on constate que l’on fait
des centres de formations pour d’autres centres en Europe, ce
qui est très dangereux pour le futur du football local qui commence
à dépérir dans certains coins de l’Afrique.
Tout le monde est aujourd’hui agent de joueurs. ils font venir
des jeunes qui ne sont même pas affiliés à nos fédérations,
c’est très grave. Ce sont des choses qu’il faut bannir,
vous allez dire que je parle trop d’Anouma, mais c’est un
homme qui a réfléchi sur la question et il vient lancer
l’informatisation de sa fédération (FIF), car il
ne faut plus qu’un joueur quitte la Côte d’Ivoire
sans être répertorié. On peut donc donner des informations
sur lui et le suivre dans sa progression. |
Africafoot.Com
: On sait que vous avez évolué au sein de l’AS
Nancy Lorraine, avec Michel Platini… |
Laurent
Pokou : C’est ex act.
J’ai été un des partenaires préférés
de Michel Platini, qui n’a pas tardé à devenir le
footballeur légendaire que vous connaissez. Nos rapports étaient
faits de respect réciproque. Nos relations tant professionnelles
que privées ont toujours été ainsi. Ce qui surprenait
d’ailleurs les Nancéens. Michel savait que j’étais
un partenaire et un allié précieux, mais aussi de temps
à autre un « rival »…dans le sens noble et
sportif du terme. Je garde des souvenirs très forts de cette
époque. Aujourd’hui encore, nos rapports restent cordiaux.
Récemment de passage à Abidjan, pour le Projet Goal de
la FIFA, nous avons eu beaucoup de plaisir à évoquer cette
fabuleuse période. |
Africafoot.com
: Vous êtes l’ambassadeur du football ivoirien Vous
êtes une figure, un label. Quel est votre sentiment devant cette
non reconnaissance des dirigeants de votre pays ? |
Laurent
Pokou : Sans vouloir arrêter cette interview, je voudrais
vous remercier pour cette occasion qui m’est offerte de parler
de football sur le continent et du football ivo irien.
J’ai de l’amertume à parler de ce problème,
vous le faites mieux que moi je crois et il est des moments où
je me sens seul et je dois reconnaître qu’il est difficile
d’être une ancienne gloire du football africain. A la question
que vous me posez, je ne sais pas quelle réponse je pourrai vous
donner. Nous ne pourrons pas nous mettre à la place de ces hommes
qui dirigent notre sport et puis, il y a des moments où il faut
se rendre à l’évidence, nous avons les dirigeants
que nous méritons, bons ou mauvais. Il ne faut pas un doctorat
de troisième cycle pour le comprendre, le mal est fait depuis
longtemps et seuls les hommes peuvent changer les choses et pour y arriver
il faut des hommes qui ont une vision, ors ce n’est pas le cas
dans plusieurs pays africains. Je dirais à la limite… non,
souffrez que je ne dise plus rien ! |
| Africafoot.com : Nous vous comprenons ! Merci Laurent ! |
| Jacques Roux et Jacques Tidji à Paris |
| Réagissez... |
10/06/04
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