Foot en Prose. Archives
Quand le Hasard et le Destin s’en mêlent, Tout s’emmêle !

Une fiction de Jacques Tidji

La Rubrique "Foot en Prose" d'Africafoot.Com est consacrée aux anecdotes, faits divers et fictions du Football. Son contenu est un exercice de style qui propose des nouvelles qui peuvent être perfides, tragiques, comiques, mais toujours pleine d'humeur: Le Football autrement. Vous aussi, si vous souhaitez partager votre prose bâtie autour de vos expériences réelles, vécues ou rapportées du milieu du football, n'hésitez pas, écrivez-nous, nous la publierons.

Tout commence sous un réverbère, par un soir d’hiver, sur un quai de gare. Une rencontre improbable qui va bouleverser ma vie et changer le cours de mon existence. Ce soir-là, je décidai de rendre visite à un ami d’enfance, dans le besoin, contraint d’habiter une banlieue lointaine, comme seule Paris sait en avoir. Ce soir-là, j’aurais dû rester chez moi. Mais, il y a des jours, où il y a une de ces forces insondables qui vous poussent vers une destination, que vous savez par instinct qu’elle vous perdra… Pour mon malheur, ma vieille guimbarde qui a connu des jours meilleurs me lâcha sur Le périphérique extérieur parisien, en plein hiver, à 4 heures du matin, une aube hivernale, au milieu de nulle part. Mon téléphone portable déchargé, aucune cabine téléphonique dans les environs, mon salut est venu sous la forme d’une petite lumière que je vis pointer dans les ténèbres. Une enseigne lointaine, sur laquelle, je pus deviner, plus que je ne lus, l’inscription "Gare". Je me dirigeai vers ce point lumineux, dans l’espoir d’un abri, tant il faisait froid . Je ne pus m’empêcher d’avoir une interrogation inquiète renvoyant à la perspective d’une difficulté future. Plus je m’approchai de la gare, plus je sentais une crainte lancinante, imperceptible monter en moi. Comme il fallait s’y attendre, l’entrée de la gare était close. Seule une petite porte dérobée, permettait d’accéder aux quais déserts en cette période de l’année, à cette heure de la matinée. J’enjambai un clochard à moitié transi de froid, manifestement ivre-mort. A quelques mètres de là, j’aperçus quelques réverbères allumés. Je me dirigeai vers le plus proche, dans l’espoir d’un hypothétique abri.
J’étais là, depuis une dizaine de minutes, perdu dans mes pensées, cherchant désespérément une issue à ma situation, quand, soudain, j’entendis au loin des bruits de pas. Un sentiment d’angoisse sembla m’étreindre. J’étais au milieu de nulle part dans un lieu austère, presque hostile. J’étais inquiet ! Par expérience, je devinais qu’il s’agissait de bruit de talons aiguilles sur l’asphalte. Un bruit dont l’écho était amplifié par le silence nocturne. En me retournant, je vis dans la brume épaisse matinale, une forme évoquant vaguement celle d’une femme, drapée dans un châle ou un manteau. Une silhouette surgie de la pénombre, qui se rapprochait inexorablement, l’allure aérienne, à pas réguliers, bercés par le bruit monotone des talons aiguilles. Comme hypnotisé, je ne pus détacher mon regard de cette forme en mouvement continu, qui s’approchait, se rapprochait lentement, inéluctablement. Elle m’aperçut, s’avança vers moi. Je pus deviner son sourire "Colgate" contrastant avec la peau mate de son visage fin. Comme dans un demi-songe, je l’entendis à peine de sa voix douce me dire : « bonsoir ». Il se dégageait une effluve d’une douceur qui me fit comprendre que la personne devant moi était drapée d’un Chanel n° 5, une eau de toilette que j’aurais reconnue parmi mille autres. A la lumière diffuse du réverbère, je pus voir clairement, ce que j’avais perçu dès le premier regard : un visage d’une beauté sensuelle et lumineuse. Saisissante de sensibilité. Enveloppée dans un manteau vaporeux, elle semblait rattachée au quai par cette effluve envoûtante dispersée par la brise matinale. Subjugué, hébété, j’étais là comme cette c…incapable d’émettre la moindre syllabe. Une splendeur visuelle, un credo esthétique qui me ravissait et m’inquiétait à la fois. Le raffinement de cette femme, la douceur des couleurs matinales, firent subtilement écho à l’atmosphère de tendre rêverie qui se dégageait de cette gare déserte. En cette femme, résumée par une silhouette frêle, lisible comme une marque sur le sable fin d’une plage ensoleillée, semblait s’opposer la liberté de l’air et la violence du clair-obscur ambiant. Cette icône portée jusqu’à incandescence dans cette atmosphère contrastée mi-obscure, mi-lumière, fraîche, aussi mystérieuse que son apparition, si subtile, si surprenante, était une inconnue pour moi. Déconcertante, son allure était déterminée et fragile à la fois.
A la regarder ainsi, j’avais l’air d’un éphèbe à son premier rendez-vous. C’est terrible quand ce genre de choses vous arrive ! Vous en rêvez toute votre vie et le jour où l’inattendu se produit, c’est tellement inespéré que vous perdez tous vos moyens. Perte de sens , perte de réalité, perte de voix. Malgré le froid, je sentis que je transpirais, j’avais subitement chaud, mais d’une chaleur indescriptible : un mélange de tiédeur et de moiteur fétide à –5° c. Allez comprendre ! Qu’elle semble bien frêle, sous son châle dérisoire, dégageant une fragilité compassionnelle pleine de tendresse sous ce réverbère voûté. Je suis comme envoûté par cette espèce de féminité fugace. Exotique et élégante, elle est fascinante, tant elle est ambiguë. Le genre de béatitude qui vous atrophie le jugement et vous fige comme une statue. Quelques ombres insaisissables vinrent compléter ce tableau surréaliste dans un décor sordide de gare de banlieue. Je compris ! Je venais de rencontrer une beauté fatale, par une nuit d’hiver, sur un quai de gare. L'homme tourmenté que j’étais, sentit que quelque chose se jouait. Le destin de deux personnes semblait se nouer. Un lien affectif diffus semblait se nouer en ce lieu symbolique, d’où on part pour d’autres destinations, ailleurs, vers autre chose. Vers quelle destination cette rencontre me mènerait-t-elle, donc ? L’espace d’un instant, des images fugitives défilèrent dans mon esprit : entre désir et féminité, foi et maternité, nature et fécondité. Des visions aux accents oniriques, que ma mémoire engourdie par le froid hivernal et la complexité de la situation n’empêcha pas d’engranger. Je cherchais à deviner dans un effort, l’intimité de cette vision subite pour prolonger mon rêve éveillé.
Soudain, comme en apnée, je la vis là, debout au bord du quai, dans une posture suicidaire. Perdu dans mes songes, je ne la vis pas s’approcher du bord du quai, dangereusement. Elle semblait, un court instant, attendre quelque chose ou quelqu’un. Son regard se détournait du mien et se dirigeait vers l’horizon. Sa main en visière donnait à son attitude un soupçon de théâtralité. Je la devinais, dans un instant de lucidité, habitée par un tourment intérieur. Autour de nous, tout semblait calme, étrangement trop calme, trop tranquille. Pourtant, une inquiétude lancinante s’empara du spectateur que j’étais. En fait, je réalisais tout à coup, qu’une part de fatalité et une étrangeté fugace se nichaient en cette femme, en laquelle semblaient se dissimuler une nature laconique et une inquiétude introvertie. Pourtant, je ne pus réagir, malgré la dangerosité de la situation. C’est à cet instant qu’un sifflet strident me sortit de ma torpeur. Je compris qu’un train s’approchait à toute vitesse. Sans réfléchir, je me jetais, tel un secouriste vers un naufragé, sur ma compagne d’infortune, la ceinturai et l’écartai de justesse, juste au moment où le train passait à vive allure. Je venais de sauver une vie ! Je viens d’éviter un drame, auquel de toutes les manières j’aurais été mêlé. Haletant, tremblant de tous mes membres, j’entendis : "Vous m’avez sauvé la vie. Je voulais absolument me suicider ici ce soir" !!! Le genre de propos qui dérange, celui qui casse l'atmosphère et rajoute au malaise déjà perceptible.
Je l’entraînai et la forçai à s’asseoir sur le seul banc d’infortune, disponible à cent mètres à la ronde. Mon cœur battait la chamade. Je la savais pétrifiée, autant que moi, consciente qu’on venait de frôler le pire, qu’elle venait d’éviter de justesse l’irréparable. On prit place sur le banc, malgré le froid, l’un à côté de l’autre. Au bout de dix longues minutes, elle se mit à sangloter. C’est alors qu’elle se mit à détricoter sa vie en longs plaidoyers et complaintes jusqu’à la démence. Un récit monotone bouleversant entrecoupé par quelques silences à peine audibles. Une vie tragique, burlesque et peu vertueuse ! Un père meurtri, un amant violeur et une tante colérique. Une loque, les restes d’une vie dépravée, désapprouvée, mais pleine. Que lui demander de plus ? J’avais à la fois de la compassion et de l’admiration face à ce tableau d’une rare densité : les couleurs vives et les formes expressives. Elle me narra les vices, les fausses vertus et les rêves illusoires qui ont hanté et habité sa vie. Une galerie de portraits entrelacés, le témoignage bouleversant d’une vie tourmentée faite de tristesse, de colère, d’indignation et d’inquiétude. Une fresque à la confluence de la fatalité et de l’autodestruction. En l’écoutant, je me disais intérieurement : "c’est terrible, cette femme est un sanctuaire de meurtrissures et de brisures, de trahison et de soumission. Elle semblait emmurée dans son passé, dévastée, anéantie."
Un récit émouvant : une enfance tour à tour soumise, révoltée et dispersée, finalement pervertie jusqu’à la mutilation de soi. Elevée dans la pauvreté par une tante tyrannique, elle connut la difficulté de grandir sans amour maternel, ni paternel. Elle se noya irrémédiablement dans la déviance et la marginalité. Ce qui me surprit dans son histoire, c’est le passage sur son éducation sentimentale, qui fut paradoxalement pudique. Effleurée de temps à autre par des amours impossibles : une petite fille amoureuse d’une autre fille, dans une société aux us et traditions stricts; une jeune fille qui vit surgir des désirs inassouvis pour son oncle qu’elle épiait par le trou de la serrure pendant qu’il prenait son bain ; une jeune fille qui a fini par se prostituer par vengeance anarchique et désespoir. En mon fort intérieur, je voulais la « sauver », mais me rappelai l’histoire pathétique d’Eurydice et d’Orphée. Dans la mythologie grecque, Orphée descendit aux enfers pour retrouver sa belle Eurydice, qui venait de mourir. Le Dieu Hadès tint ce langage à Orphée : "Tu la retrouveras ta dulcinée, mais ne lui jette pas le moindre regard, tant que tu n’auras pas quitté le Royaume des Morts, sinon…" Mais Orphée, tellement épris d’Eurydice ne résista pas à la tentation. Il se retourna pour voir son tendre amour et il provoqua ainsi sa seconde mort. J’avais cette peur de la "voir mourir" une deuxième fois. Cette fois pour de vrai. Quelle personnage épique. Jugez-en donc !

1. La violence a toujours fait partie de sa vie, elle l’a toujours habitée . Née prématurée d’une jeune maman à peine âgée d’une quinzaine d’années, elle a gagné sa vie en se prostituant dans les bars mal famés de son quartier.
2. Elle n’a jamais connu son père, parti le lendemain de sa naissance
3. A l’âge de sept ans, elle est abandonnée par sa mère. Recueillie par une tante, qui la martyrise, avec la complicité d’un oncle tyrannique qui la viole à dix ans, elle commet un crime à treize ans et connaît la prison à peine pubère.
4. Ses grands-parents tentent de la récupérer, mais elle décide de "se débrouiller" dans la rue, en "dealant".
5. A l’âge de dix huit ans, elle devient proxénète, et gagne des sommes énormes qu’elle dépense en vivant à "deux cents à l’heure".
6. A vingt ans, elle a déjà fait deux fois de la taule et est connue de toutes les forces de police. Elle échappe miraculeusement à la mort, après avoir floué un caïd du grand banditisme. Elle réalise alors qu’elle risquait de finir soit avec une balle entre les deux yeux, soit pendue, mais, en tous les cas, morte.
7. Elle décide alors d’ouvrir une gargote, après avoir fait un dernier coup, en volant les économies d’un octogénaire, rencontré dans un bistrot. Elle profite de sa célébrité pour se refaire une santé et un nom. C’est alors qu’elle fait la rencontre d’un footballeur devenu qui connut une gloire éphémère par la suite. Il devint son amant, s’en amouracha. Le cours de sa vie changera dès lors !
8. Elle le force à l’épouser et le pousse à s’expatrier en Europe, en devenant professionnel dans un club de seconde zone.
9. Quand elle arrive en Europe, elle a vingt-cinq ans. Elle est mariée à son footballeur. Elle est pleine de rêves et d’ambition, décidée à repartir du bon pied.
10. Elle tombe enceinte, mais perd sa grossesse, après une énième dispute avec son mari, qui lui assène un coup de pied au bas ventre ! Cruel destin !
Comme si ce n’était pas assez, son mari qui vient d’être recruté par un club de D1, la quitte pour une autre femme… la seule amie qu’elle avait en Europe. Sans papiers, ses économies épuisées, sans famille, c’est ainsi qu’elle prend la décision de se suicider, en se jetant sous un train de banlieue, par cette matinée glaciale, d’un hiver polaire….

C’est ainsi que nos chemins se sont rencontrés… sur le quai de cette gare, sous un réverbère, par une matinée d’hiver, un hiver polaire… Pourquoi cela m’arrive-t-il à moi ? Las de l’écouter égrener le chapelet de malheurs qui a traversé sa vie, je lui posai une question qui tue : "Et maintenant que veux-tu faire?" Elle me répondit avec calme : "Rien ! Je ne m’en remettrai jamais. Je le sais". Qu’auriez-vous fait à ma place, à cet instant?
Jacques Tidji

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