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"Troisième
Mi-Temps" Par Jacques Tidji. La Rubrique "Foot en Prose" d'Africafoot.Com est consacrée
aux anecdotes, faits divers et fictions du Football. Son contenu est
un exercice de style qui propose des nouvelles qui peuvent être
perfides, tragiques, comiques, mais toujours pleine d'humeur: Le Football
autrement. |
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Requiem
pour Samafou, dit "Arrache-Clous", un ex-footballeur décédé.
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| L'ancien footballeur Samafou dit "Arrache-clous" est décédé "curieusement" avant-hier en dérapant "bêtement" par temps pluvieux sur une peau de banane pleine de boue au lieu-dit "Carrefour Germaine". Après la stupéfaction, vient le moment de l'explication. | |||
| Sa nécrologie lui donnait 30 ans - mais, il en avait probablement une dizaine de plus - on ne lui connaissait ni femme, ni enfant, ni amis, ni animaux de compagnie. Les femmes ? Elles le détestaient et il le leur rendait bien. Il était entré au club de football "Piment Piquant" comme porteur d'eau, avant de finir stoppeur "titulaire au banc de touche", suite à un gros coup de piston demeuré anonyme. Paradoxalement, selon certaines rumeurs, ce piston serait une femme qui voulait se venger de l'entraîneur de l'équipe, qui l'aurait cocufié avec sa propre fille. Samafou n'était pas en réalité son vrai patronyme. Il fut surnommé ainsi parce qu'il "s'en foutait" de tout et se prénommait Samuel. Quant à son vrai nom, il était tellement compliqué que personne ne semble s'en souvenir. | |||
| Dès ses premières prestations, son style ampoulé et emprunté éclata aux yeux de l'encadrement technique, qui comprit qu'il n'était pas au bout de ses peines. Au poste de défenseur, il semblait à chaque fois ramer à contre-courant, tant il se révélait au fil des jours être plus dangereux pour son gardien de buts que ses adversaires. Il semblait à lui seul, porter le poids de toutes les tares de l'espèce humaine. Arguant d'une lourde hérédité et de complexes problèmes familiaux - père alcoolique et paranoïaque obsessionnel, mère couturière manchote, sur nymphomane, frère nain hydrocéphale paraplégique, le visage dévoré par un psoriasis virulent - il parvint à amadouer les plus récalcitrants à sa prose inexistante de footballeur; un désert de talent, aride et sec. Il s'incrusta et devint indécrottable. A chacune de ses apparitions, aux entraînements, seul moment où il excellait dans sa médiocrité insurrectionnelle et probablement congénitale, il déclenchait les clameurs ironiques des nombreux badauds oisifs qui assistaient quotidiennement aux entraînements de "Piment Piquant" au Stade Pilly Pilly. Ce stade, bien que mythique demeure trente ans après sa création impromptue, un espace vague, tantôt boueux, tantôt poussiéreux, selon les saisons. Il est généralement présenté par les habitués de ses abords escarpés comme La Mecque des intrigues et du "kongossa". | |||
| C'est dans ce périmètre aux contours indéfinissables que, Samafou défrayait quotidiennement la chronique, en tentant désespérément de devenir un footballeur, un vrai. Une seule certitude, il animait la galerie par ses pitreries. Et, ceci était un prétexte suffisant pour qu'on souffrit de le voir se démener sans succès jusqu'à l'absurde. Rigolard quand il le pouvait, badin sans le vouloir, mais toujours pathétique, il était une caricature vivante. A bien y réfléchir, ses prestations cafouilleuses l'avaient définitivement élevé dans l'inconscient collectif au rang d'icône du football. Il était à lui seul un spectacle. Il affichait une perpétuelle auto-dérision qui le rendait finalement sympathique. Son éternel pantalon vert qui lui arrivait aux chevilles était sa pièce vestimentaire favorite. Il lui arrivait de porter une veste, d'une autre époque, avec une cravate de travers par dessus son inévitable chemise à carreaux de couleur rouge vif. Ce bonhomme était une imposture à l'élégance et une escroquerie au bon sens! Il le savait et s'en moquait éperdument ! Constamment emmitouflé dans ses oripeaux aux couleurs passablement défraîchies, il donnait à tous les coups l'impression d'avoir débarqué avec la dernière soucoupe volante. Il n'était pas de cette planète. C'était un fugitif de nulle-part. A mi-chemin entre le personnage de bandes dessinées et l'acteur de film d'horreur, il affectionnait soigner son image décalée d'extra-terrestre hors-norme. " Déménageur" ou "maçon", on l'affublait de tous les sobriquets. Il en avait cure, et affichait un mépris imperturbable à l'endroit de ses détracteurs. Un masochiste transgressif en quête éperdue de football, son truc, son univers, sa chose. Il était inimitable dans l'art de l'incongru et de l'inimaginable. Il se savait phénomène de foire. "Et alors" avait-il coutume de répondre aux rares altruistes courageux qui lui faisaient remarquer le ridicule qu'il dégageait à mille lieux. | |||
| Personnage d'une stature imposante, charpenté tel un videur de boîte de nuit parisienne, du haut de ses 200 cm, il donnait constamment l'impression de regarder tout le monde de travers à cause de son strabisme divergent. Un énorme physique qui l'empêchait de se mouvoir avec facilité. On ne l'appelait pas par hasard "Caterpilar". Demandez donc à un cheval en armure de faire un pas de côté ! La cuirasse l'empêcherait d'exécuter certaines figures parce qu'elle diminue sa flexibilité. Il était à cette image, Samafou ! Imaginez par ailleurs un crabe, une bonne charnière bien solide mais pas très agile. Les pattes plient de la même manière que les bras des humains mais, comme elles sont fixées de part et d'autres de l'abdomen, elles s'articulent uniquement soit vers la droite, soit vers la gauche. Pour peu qu'il synchronise ses quatre paires de pattes et ses pinces, le crabot ne peut donc marcher que vers la droite ou vers la gauche ! C'est à peu près cela, Samafou, sur un terrain de foot. | |||
| Sujet à de crises convulsionnaires à l'entraînement, il frappait involontairement ses coéquipiers avec ses jambes tentaculaires: cent vingt kilos, ça fait mal là où ils se posent. Les cloisons nasales entièrement détruites par une consommation inouïe de "banga" et de colle à rustine, il exsudait et éructait tel un vieux cheval sur le retour. Son haleine empestait l'alcool qu'il ne dédaignait pas, qu'il consommait d'ailleurs sans modération. Surpris chaque fois qu'un de ses infortunés compagnons d'entraînement se plaignait de son enthousiasme excessif et débordant, dû à son habituel état d'ébriété, il déversait des diatribes incompréhensibles et inintelligibles. Un camarade de club se souvient l'avoir surpris un après-midi débarquant aux entraînements, affublé d'une moustache postiche et de lunettes fluo, se mettant bille en tête à marteler tel un forcené, des coups de pieds dans un poteau . Intrigué, le camarade, prenant mille et une précautions hésita un bon moment avant de lui demander le pourquoi du comment de son acte de quasi-vandalisme. En phrases saccadées, il expliqua qu'il réglait son compte à l'esprit malsain qui hantait les buts de son équipe chaque fois qu'il évoluait de ce côté du terrain de jeu. Selon lui, le salut viendrait des confins du quartier " Briqueterie " où seul un certain Mallam Garba, tristement célèbre marabout, charlatan devant l'éternel et escroc notoire, détiendrait le pouvoir de détruire les âmes volages qui assombrissaient le ciel au-dessus du stade. Voyons donc ! Il ajouta avoir repéré un groupuscule d'agités du bocal macrobiotique et invertis prônant la perte de son équipe qu'il convenait d'envoyer de vie à trépas. Glop ! | |||
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Ces derniers temps, Samafou devenait aveugle, sa vue déclinant, le rendait irascible et en même temps agressif. Il hantait les abords du stade vêtu d'une blouse blanche, maculé de sang, apostrophant ses camarades footballeurs. Il errait tel un somnambule, citant volontiers des bibliques ou des traités asilaires du Moyen Âge : "les malades doivent être soignés avant la fin du mois, puis prendre quantité de vomitifs avant la purge finale". Un vrai salmigondis d'élucubrations aussi inepte qu'indigeste dans une langue qui rappelait vaguement le gaulois qui s'apparentait au "pidgin", mais contenait quelques mots d'un dialecte local, il déversait son ire par flots saccadés en postillonnant. Par un après-midi chaud et pluvieux il mordit au cours d'un entraînement, son camarade Testés, qui dut être vacciné contre la rage et le tétanos, par un supporter retraité de l'armée qui pratiquait entre autre des "avortements clandestins" à ses heures perdues. Samafou fut évacué ce jour-là du stade dans un désordre indescriptible, s'agrippant aux poteaux comme un naufragé à son radeau d'infortune. Il hurlait des insanités où il apparaissait que son coach avait "pactisé avec les puissances occultes". Il fallut une vingtaine de téméraires pour l'empêcher de provoquer une boucherie. Au comble de l'épuisement et de la confusion, il sombra brutalement dans la léthargie en s'évanouissant. Il était tellement lourd, tout en chair et muscles qu'il était, qu'il fallut une dizaine de braves colosses pour l'évacuer du stade. A peine eut-il repris ses esprits qu'il poussa un cri de rage en voyant ses vêtements en lambeaux. Un sacré rugissement qui provoqua un "séisme". Chacun prit la poudre d'escampette, abandonnant à leur sort les éclopés qui ne durent leur salut qu'à un éclair de lucidité furtif du forcené. Le Samafou énervé est une espèce dangereuse. Des policiers et des pompiers appelés en renfort parvinrent à le maîtriser au bout de longs moments de lutte acharnée. Il fut interné dans un asile psychiatrique après un bref passage par une cellule malpropre du commissariat du quartier, d'où il s'évada en compagnie de la moitié des pensionnaires après avoir écumé tous les bistrots des alentours. Un carnage et une beuverie, aux dires de quelques rares témoins indemnes qui ont eu le malheur de se trouver sur le chemin des fugitifs, digne d'une horde de permissionnaires de retour du Kosovo. |
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| Le pénultième jour avant sa tragique disparition, il s'était emmuré dans sa chambre dont l'étroitesse était inversement proportionnelle au gigantisme du locataire des lieux. Un sofa qui a connu de meilleurs jours lui servait de couchette Une table branlante était le seul "meuble" potable de la sombre masure. Les toilettes, parlons-en...Il fallait traverser un marécage pour y accéder en évitant un tas d'ordures qui servait de mangeoire à tous les chiens efflanqués du quartier. L'histoire raconte que ce tripot d'une puanteur indescriptible, tapissé de vieux posters de footballeurs et jonché de détritus en tout genre était la seule "fortune" qu'on connaissait à Samafou. C'est dans ce lieu d'une salubrité plus que douteuse que s'est donc enfermé ce singulier individu dans l'indifférence la plus totale, question de peaufiner sa dernière imposture. Une parenthèse de sérénité tardive au crépuscule d'une vie riche d'adversité. Las d'être enfermé, il décida de quitter son exil pour se rendre du côté de l'Avenue Germaine pour s'adonner à son occupation favorite depuis sa récente amnésie: la consommation de la bière par hectolitres entiers. C'était sans oublier qu'il n'avait pas fini de cuver le "haa", cet alcool traditionnel au degré indéterminé qu'il avait coutume de consommer dans la cachette intime de sa chambre. Plusieurs témoins se rappellent l'avoir aperçu titubant et longeant les trottoirs, risquant tous les dix mètres de se faire renverser par un chauffeur de taxi. C'est ainsi qu'il croisa la mort juste au niveau du fameux "Rond Point Germaine", dont les feux rouges sont devenus de simples objets de décoration dans la désolation et la décrépitude ambiantes. C'est donc à cet endroit, à quelques pas de son lieu habituel d'éthylisme que s'est affalé Samafou. Il est ainsi mort en pleine rue emportant avec lui ses énigmes et quelques plaisanteries douteuses dont il avait seul le secret. Ainsi s'achève la vie d'un homme... | |||
| Jacques Tidji | |||
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